Pointer les faiblesses du modèle agricole de la zone « intermédiaire » du nord de la Bourgogne et proposer des solutions aux difficultés, c’est l’objectif d’une étude menée par Maëlle Drouillat (ACTeon Environnement), Yannick Arama (consultant), Nicole Chevillard (AgroSup Dijon), Florent Viprey (Draaf Bourgogne-Franche-Comté), Mickaël Hugonnet (Centre d’études et de prospective). Cette étude a été présentée par le centre d’études et de prospective du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation et commandée par la Draaf Bourgogne-Franche-Comté.

 

Les difficultés économiques menacent la pérennité des exploitations et le tissu social

 

Cette dernière a ordonné la tenue de cette étude après avoir constaté que le modèle agricole de production de céréales et de colza destinés à l’exportation, qui a porté l’économie agricole de la zone pendant une trentaine d’années, était désormais confronté à de sérieuses difficultés économiques. Elles menacent non seulement la pérennité des exploitations mais également le tissu social associé (voir l’encadré).

 

Au-delà de l’identification de ces faiblesses, le document livre les conclusions d’un travail prospectif mené avec les acteurs concernés dans le territoire : agriculteurs, élus, instituts techniques, syndicats des eaux associations…

 

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5 scénarios ont ainsi été élaborés, afin d’ouvrir la réflexion sur la diversité des futurs que les changements à l’œuvre et les tendances permettent d’imaginer.

  1. « Un agri-industriel dans une économie mondialisée »

    Dans cette projection, les exploitations de grandes cultures se heurtent à une volatilité accrue des prix. Les aides publiques à l’agriculture se tarissent. Pour conserver leur compétitivité, les agriculteurs réalisent des économies d’échelle : on parle désormais « de sites agricoles » qui font en moyenne 1 000 hectares. Au début de 2020, les leviers activés pour augmenter la rentabilité sont : un recours accru aux entreprises de travaux agricoles, l’optimisation de l’usage des intrants, le recours à une main-d’œuvre à bon marché, souvent indépendant et payée à la tâche, mais aussi l’utilisation de plateformes web, etc. Les sites agricoles contractualisent une partie de leur production avec des agro-industriels et stockent l’autre partie pour la vendre lorsque les cours mondiaux sont favorables. Dans les « fonds de vallées », les polyculteurs-éleveurs voient leurs marges de manœuvre augmenter grâce à la contractualisation avec les grandes surfaces de territoires. Ces dernières veulent développer l’offre de produits locaux. Elles investissent dans des outils de transformation et de conditionnement dans le territoire. Toutefois, la situation finit par se dégrader pour les agriculteurs car les grandes surfaces continuent de rechercher des approvisionnements à bas coût. En 2030, le constat est morose : le nombre d’emplois a diminué, la population est vieillissante, la déprise géographique s’engage, la rentabilité des exploitations est précaire et leur nombre a été divisé par trois. Toutefois, la surface agricole cultivée se maintient.

  2. « Un agri-diversifié avec valorisation des produits en circuits courts »

    Dans ce scénario, pour faire face au marché des céréales qui reste volatil, le monde agricole s’oriente vers la valorisation sur des circuits courts et sur le marché intérieur. Des aides publiques favorisent ce virage. Ce système bénéficie aux polyculteurs-éleveurs (même les céréaliers se diversifient : en 2030, il reste très peu d’exploitations spécialisées). Ils sont de plus en plus nombreux à se doter, au début des années 2020, d’ateliers de transformation et de conditionnement. Ils valorisent leurs productions en local, auprès des habitants, des citadins voisins mais aussi de la restauration collective. En raison d’avancées législatives, cette dernière se voit obliger d’augmenter la part de produits locaux dans ses menus. Pour accompagner ce mouvement, qui connaît des débuts difficiles, les collectivités financent des infrastructures logistiques. Le développement des circuits courts accroît les besoins agricoles en main-d’œuvre de la région. Le territoire se redynamise aussi grâce au développement du tourisme porté par la création du parc national des forêts de Champagne-Bourgogne et la reconnaissance de Dijon comme capitale de la gastronomie. Toutefois, dans ce scénario, la dynamique ne permet pas de compenser la baisse du nombre d’exploitations de la région, plus de la moitié d’entre elles disparaissent à l’horizon de 2030 et 25 % de la surface agricole est abandonnée.

  3. « Un agri-energéticien, producteur d’énergie »

    Les tensions internationales s’amplifient et l’accès aux énergies fossiles devient difficile et onéreux. Pour pallier ces difficultés, agriculteurs et collectivités des zones intermédiaires accueillent une « zone de production énergétique verte », afin de diversifier les revenus agricoles. Une initiative qui rencontre un écho positif auprès de l’État, des investisseurs et des citoyens. Les installations de panneaux solaires sur les hangars agricoles se multiplient. Des projets collectifs de production d’énergie solaire et éolienne émergent. Pour porter ces projets, des « sociétés d’économie mixte », impliquant agriculteurs, citoyens et collectivités, se créent. Les agriculteurs mettent à disposition leurs plus mauvaises terres pour implanter éoliennes et panneaux solaires. De leur côté, les polyculteurs-éleveurs forment des groupes de 5 à 10 exploitations pour développer des méthaniseurs collectifs. Des coopératives développent de gros méthaniseurs à base de cultures intermédiaires de plusieurs centaines d’exploitations. Les infrastructures de transport énergétique se sont développées grâce à des schémas décidés entre l’État et la Région, dès 2020. Les élus locaux œuvrent pour garantir des tarifs bonifiés pour le rachat de l’énergie agricole. À l’horizon de 2030, le nombre d’exploitations a diminué mais celles qui restent sont viables économiquement. Les nouvelles activités renforcent l’attractivité de la région et attirent une population plus jeune.

  4. « Des agri-entrepreneurs, opportunistes sur leur territoire »

    Dans ce scénario, les marchés mondiaux posent encore un problème et ne permettent pas une rémunération satisfaisante des agriculteurs de la zone. Bon nombre d’entre eux stoppent leur activité. Certains, attachés à l’agriculture, maintiennent leur exploitation mais deviennent pluriactifs. Ainsi, ils peuvent par exemple produire de l’énergie « verte », rendre des services environnementaux (stockage du carbone, préservation de la qualité de l’eau, entretien des paysages, etc.) aux collectivités qui sont demandeuses de ces services. Certains se tournent aussi vers le tourisme. La mise en place du parc national des forêts de Champagne-Bourgogne permet à la Région de développer son offre touristique et certains exploitants mettent en place un gîte à la ferme. Les agriculteurs éprouvent parfois des difficultés à équilibrer toutes ces activités. Certains décident donc d’abandonner l’activité agricole au profit des autres. Cependant, la dynamique de diversification permet de maintenir, en 2030, la taille moyenne des exploitations. Les services sont aussi maintenus grâce au développement du tourisme. Mais ils sont concentrés dans les communautés de communes. Certaines communes sont d’ailleurs obligées de fusionner pour être en capacité d’investir dans des projets clés (tourisme, infrastructures, etc.).

     

  5. « Des agri-toriaux, créateurs et promoteurs d’une marque territoriale »

    Afin de pallier les difficultés auxquelles font face les exploitations de grandes cultures de la région, les acteurs économiques du territoire développent une marque territoriale. Cette dernière permet à la production locale de s’affranchir des cours mondiaux volatils. La marque, qui se nomme « Source de la Seine », a pour cible la population parisienne. Elle est demandeuse de produits respectueux de l’environnement et de relative proximité, mais ses besoins ne sont pas satisfaits par l’agriculture du Bassin parisien. La marque se structure d’abord autour de farines de qualité, affectées à la production de pains et de viennoiseries. Elle s’ouvrira en 2025 à d’autres productions, notamment le maraîchage et l’élevage. Les exploitations sont labellisées « haute valeur environnementale » (HVE) et respectent un cahier des charges évolutif. La marque prend de l’ampleur et, à l’horizon de 2025, ce sont environ 300 céréaliers, exploitants 20 % de la surface agricole de la région, qui sont impliqués. En 2030, les acteurs sont satisfaits de la marque qui est désormais gérée par un syndicat interprofessionnel. Il s’assure du respect des règles du jeu par tous les professionnels et veille à rester à la pointe des attentes environnementales et sociétales.