Les céréales françaises voient leurs prix dopés par la chute de l’euro face au dollar mais également par les inquiétudes concernant les blés d’hiver et le retard des semis de maïs aux États-Unis.

 

La poursuite des combats en Ukraine renforce les craintes de forte baisse de ses exportations de céréales et d’oléagineux pour la prochaine campagne. De son côté, le soja pâtit de la baisse de la demande chinoise.

 

Sursaut marqué des prix du blé nouvelle récolte

Contrairement à ce qu’il s’est passé la semaine dernière, les prix de la nouvelle récolte ont rebondi nettement ces derniers jours : +20 €/t rendu Rouen, à 382 €/t en base juillet et +16 €/t pour l’échéance de septembre du Matif à 382,75 €/t en milieu de journée ce vendredi. Les prix de l’ancienne récolte ont également augmenté mais beaucoup plus légèrement (+5,5 €/t sur le marché physique à 405 €/t rendu Rouen et sur le Matif sur l’échéance de mai à 412,5 €/t).

 

Cette hausse des prix est en partie imputable à la dégringolade de l’euro face au dollar (–3 % en une semaine et –6 % pour l’ensemble d’avril). Cet effondrement de l’euro atténue en effet la montée des prix en dollar. Sur le marché mondial, les blés français de l’ancienne récolte valent 7 $/t de moins que la semaine dernière, et ceux de la nouvelle ne gagnent « que » 9 $/t.

 

L’euro souffre actuellement de la situation en Ukraine et des incertitudes qui en découlent en ce qui concerne l’approvisionnement en hydrocarbure de l’Union européenne, et donc l’économie européenne. Les déclarations d’arrêt faites par Gazprom cette semaine concernant ses livraisons à la Pologne et à la Bulgarie ont fortement inquiété les opérateurs.

 

D’une part, la Russie pourrait décider d’arrêter de livrer d’autres pays ne voulant pas payer en rouble, et d’autre part, l’Union européenne va redoubler d’efforts pour se passer des hydrocarbures russes. L’euro baisse aussi par rapport à un dollar boosté par la remontée en cours de taux d’intérêt américains.

 

Des inquiétudes persistantes pour la récolte américaine

Néanmoins, l’envolée des prix en euros sur le marché européen n’est pas due uniquement à la chute de l’euro. Les prix ont grimpé aussi pour les blés américains (+3 à 11 $/t selon la qualité), pour les blés argentins (+23 $/t) et même pour les blés russes mais légèrement (+3 $/t).

 

L’inquiétude règne sur le marché du blé à cause de la situation très mauvaise des blés d’hiver, provoquée par la sécheresse, sur les plaines du sud des États-Unis. Cette semaine, l’USDA a encore dégradé sa notation pour ces blés d’hiver qui est au plus bas niveau depuis 1989.

 

En Inde, même si l’impact ne devrait être que modéré sur la récolte, les très fortes températures (près de 50°C) sont néfastes pour les derniers blés non encore récoltés. En outre, il se peut que le rendement des blés déjà récoltés (la récolte a commencé très tôt dans ce pays cette année) soit un peu plus bas que prévu.

 

En revanche, on peut noter qu’en Europe, l’état des cultures reste bon même si des pluies sont attendues avec impatience, notamment en France et en Espagne. L’observatoire Céré’Obs de FranceAgriMer estime que 91 % des blés français sont en état bon à excellent, niveau stable par rapport à la semaine dernière et toujours supérieur à la situation de l’an dernier à la même date.

 

Les perspectives sont très bonnes en Russie où les prévisions sont en train d’être revues à la hausse grâce à une humidité adéquate. La récolte de blé y est déjà prévue supérieure à celle de l’an dernier (nous la prévoyions à 82 millions de tonnes il y a trois semaines contre 76 millions en 2021 mais l’estimation de cette année pourrait encore monter de 2 à 3 millions de tonnes).

 

Enfin, des pluies sont annoncées aux États-Unis, y compris sur les blés d’hiver, ce qui empêcherait la situation de se dégrader davantage.

 

Bombardements dans la région d’Odessa

Au-delà des éléments positifs ou négatifs en ce qui concerne les récoltes, le principal facteur qui a fait bouger les prix cette semaine reste l’avancée des opérations militaires russes en Ukraine. Les bombardements et la destruction d’un pont ferroviaire dans la région d’Odessa sur une voie qui permettait d’acheminer des grains vers les pays européens voisins sont de très mauvais augure.

 

Renforçant le fait que l’Ukraine aura beaucoup de mal à exporter au cours de la prochaine campagne, c’est probablement ce facteur principal qui tire vers le haut les prix français de la nouvelle récolte.

 

L’orge s’envole en nouvelle récolte

Difficile d’y voir clair sur les prix de l’orge fourragère de l’ancienne récolte cette semaine. Peu de cotations sont disponibles. En revanche, sur la base des prix en dollar coté par des courtiers internationaux, il est possible de calculer un prix pour l’orge rendu Rouen de la nouvelle récolte à 385 €/t rendu Rouen sur juillet, ce qui représente une hausse de 33 €/t depuis la semaine dernière.

 

Les orges de la nouvelle récolte s’apprécient donc fortement dans le sillage du blé et à la suite des dégradations logistiques qui interviennent en Ukraine (cf. ci-dessus). Comme pour le blé, la hausse de prix hebdomadaire est toutefois bien plus atténuée lorsqu’on l’exprime en dollar (+7,6 %) qu’en euro (+11 %) du fait de la très forte chute de l’euro face au dollar.

Les prix en euros grimpent aussi pour les orges de brasserie de printemps (+10 €/t à 430 €/t Fob Creil).

 

Hausse des prix du maïs français poussée par les maïs US

Sur la récolte de 2021, le maïs Fob bordeaux a enregistré une hausse de 13 €/t sur la semaine, à 343 €/t (base juillet) tandis que le maïs Fob Rhin s’est renchéri de 3 €/t, à 338 €/t. Même tendance pour les maïs américain, argentin et brésilien.

 

En récolte 2022, le maïs Fob Bordeaux augmente également nettement et atteint 342 €/t (+20 €/t en une semaine). Plusieurs éléments haussiers sont venus soutenir les prix. Tout d’abord, le temps sec du mois écoulé au Mato Grosso, au Brésil, accentue les craintes d’une révision en baisse de la deuxième récolte (safrinha).

 

Ensuite, la progression des semis aux États-Unis est lente à cause des pluies significatives et des températures sous les normales de saison dans plusieurs États clés depuis le 20 avril 2022. Ainsi, les semis américains n’ont atteint que 7 % en cette fin de mois contre 15 % en moyenne ces 5 dernières années. Ce retard fait porter un risque sur les potentiels de rendement et sur la surface semée.

 

Du côté de la demande, la Chine a encore acheté un peu plus de 1 million de tonnes de maïs d’origine américaine. L’Ukraine a également chargé un bateau de maïs de 70 000 tonnes sur le port de Constantza, en Roumanie. Ce chargement est le résultat de l’accumulation de petits flux par voie terrestre, de l’Ukraine vers la Roumanie. Ce bateau serait à destination de l’Espagne.

 

En France, les semis de maïs sont avancés à 60 % contre 32 % la semaine passée et 69 % l’an dernier. Pour le moment, les conditions sont plutôt bonnes surtout sur le sud de la France. Sur la moitié nord du pays, le déficit hydrique refait son apparition.

 

Dernier élément macro-économique de la semaine : la croissance française a été nulle sur le premier trimestre de l’année 2022 tandis que la consommation des ménages a reculé de 1,3 %, d’après l’Insee. Cela implique pour le marché du maïs qu’un net ralentissement de la demande animale est à craindre. Cet élément, baissier pour les prix, vient s’ajouter à des abattages de canards dans de nombreux élevages français qui sont confrontés à des cas de grippe aviaire.

 

Légère hausse des prix du colza en nouvelle campagne

Pour la nouvelle campagne, les prix du colza sont en légère hausse cette semaine. Sur Euronext, la cotation d’août a augmenté de 7 €/t (à 878 €/t) et celle de novembre a augmenté davantage, de 16 €/t, atteignant 857 €/t. Ces légères hausses sont notamment dues à la publication par StatCan de sa prévision des surfaces semées de canola au Canada, attendues en baisse de 7 % en 2022 par rapport à l’an passé.

 

La hausse est plus franche sur novembre car cette échéance est davantage impactée par la récolte 2022 de canola canadien (disponible sur le marché à partir de septembre). De plus, la décision de l’Indonésie d’interdire ses exportations d’huile de palme a entraîné le prix de toutes les huiles à la hausse dans l’Union européenne. L’huile de colza n’est pas épargnée et a vu son prix à Rotterdam grimper de 2 % cette semaine, ce qui a aussi influencé le prix du colza à la hausse.

 

De manière générale, les prix mondiaux de la nouvelle récolte restent soutenus par les faibles stocks de début de campagne, en lien avec le déficit en graines et en huiles sur la campagne de 2021-2022. Les prix français de colza sont également soutenus par une demande dynamique des triturateurs pour des livraisons sur les premiers mois de la campagne de 2022-2023. Les livraisons dans l’Union européenne sont toujours très attractives, car le prix de l’huile de colza est très élevé.

 

Net rebond du prix du tournesol français ancienne récolte

Le marché du tournesol est toujours marqué par une forte tension causée par la guerre en Ukraine. Ce pays fournissait l’Union européenne avec près de 90 % de ces importations en huile de tournesol. Le conflit armé en mer Noire a fortement perturbé l’approvisionnement du marché européen et entraîne une pénurie.

 

Face à ce contexte tendu, les prix du complexe tournesol se maintiennent à des niveaux historiquement élevés depuis la fin de février. Les prix du tournesol ont même augmenté davantage cette semaine surtout sur le rapproché, soutenus cette fois-ci par la tension sur le marché mondial des huiles végétales.

 

La décision de l’Indonésie d’interdire les exportations l’huile de palme à partir du 28 avril a rajouté de l’huile sur le feu. Le prix de l’huile de tournesol à Rotterdam a ainsi grimpé de plus de 20 % en une semaine et atteint un nouveau record à 2 500 $/t !

 

Ainsi, le prix du tournesol français rendu Saint-Nazaire a augmenté de 150 €/t à 950 €/t pour la qualité standard et de 40 €/t à 1 050 €/t pour le tournesol oléique. Les prix de la nouvelle récolte sont restés inchangés depuis la semaine dernière. En effet, la forte hausse des surfaces qui est attendue pour la moisson de 2022 dans l’Union européenne a empêché toute hausse des cours.

 

D’autre part, le prix du tournesol ukrainien rendu en Bulgarie a légèrement reculé de 7,5 $/t et atteint 727 $/t. Les faibles capacités d’exportation par voie terrestre et fluviale ainsi que les longs délais de livraison découragent un peu les acheteurs européens malgré la forte attractivité de cette origine.

 

Détente des cours du soja

Les cours du soja perdent du terrain cette semaine sur le rapproché : –15 $/t à Chicago (627 $/t) et –16 $/t pour le Fob brésilien (672 $/t). En effet, un risque de ralentissement de la croissance chinoise pèse sur les marchés. Les difficultés des filières porcines chinoises limitent l’activité de trituration (–14 % à la campagne précédente sur octobre-mars), en raison d’une demande insuffisante depuis le début de la campagne, et des prix de l’aliment très élevés.

 

Les confinements récents des grandes métropoles pèsent par ailleurs sur la consommation de viandes hors domicile, et les difficultés économiques générées par le variant Omicron pèsent sur le pouvoir d’achats des ménages.

 

Les cours évoluent peu sur les prix de nouvelle campagne par rapport à la semaine dernière (–4 $/t à 559 $/t sur l’échéance de novembre à Chicago ; +1 $/t à 640 $/t pour le Fob brésilien). Le décompte des prix de la nouvelle campagne par rapport à l’ancienne est ainsi de 68 $/t sur Chicago, et de 32 $/t sur le Fob brésilien.

 

La fin de la campagne en cours risque d’être marquée par une forte diminution de l’offre brésilienne par rapport à l’an dernier en raison des pertes accusées cet hiver sur la production.

 

En revanche, en nouvelle campagne, l’offre américaine s’annonce bonne si l’on s’en tient à la prévision de semis donnée par l’USDA au début du mois. Les semis américains ont débuté il y a une semaine (le 24 avril, 3 % de la surface était semée ; la quasi-totalité des surfaces devraient être semées à la fin du mois de mai). À ce stade, le climat légèrement sec de l’ouest du bassin de production, qui affecte le blé d’hiver américain, n’est pas un risque pour le début de cycle du soja.

 

Le tourteau rebondit

Après plusieurs semaines de baisse, liée à l’accélération de la trituration de soja dans l’Union européenne (marges attractives et épuisement des disponibilités de colza), le prix du tourteau à Montoir est remonté de 5 €/t cette semaine, celui-ci retrouvant de l’intérêt pour les fabricants d’aliments à ce niveau de prix.

 

En revanche, les prix de toutes les échéances éloignées (à partir de juillet) sont en baisse, dans le sillage des cours du soja, en raison de bonnes perspectives d’offre aux États-Unis en nouvelle campagne.

 

Stabilité des prix du pois fourrager

Cette semaine, le prix du pois fourrager départ Marne est resté stable à 400 €/t, pour des livraisons mai-juin. Portés par la baisse des prix du tourteau de soja, les prix du pois de la nouvelle récolte ont reculé de 5 €/t une semaine, à 400 €/t départ Marne.

À suivre : guerre en Ukraine, prix du pétrole et approvisionnement de l’UE en hydrocarbure, taux de change, sanctions envers la Russie et ampleur des exportations russes, situation sanitaire en Chine (demande en viandes et huiles), climat en Amérique du Nord (semis de blé de printemps, de maïs, soja et de canola au Canada), en Europe (toutes cultures).