L’année 2017 sera une année de changement. Tous les politiques le disent. Et pourquoi pas aussi dans nos fermes… Mais pourquoi changer ? Pour du mieux, c’est sûr. Et les raisons sont multiples : augmenter sa marge, améliorer la qualité de la production et sa valorisation, accroître la fertilité du sol, avoir de meilleures conditions de travail, utiliser moins de phytos pour des raisons de santé et d’environnement, s’adapter au changement climatique, être plus autonome, alléger sa charge de travail, ses contraintes, créer de la valeur ajoutée, de l’emploi, retrouver une stimulation et une motivation, être en phase avec ses valeurs, etc.

Remise en question

Jérôme Audurier, agriculteur à Saint-Varent, dans les Deux-Sèvres, fait partie des groupes Ecophyto. « Dans les années 2000, quand mes enfants sont nés, nous avons, avec mon épouse, réfléchi à notre façon de nous alimenter, de nous soigner, et moi j’ai remis en cause ma façon de travailler, de produire. Je souhaitais réduire l’utilisation de produits phytos. Grâce au Civam du Haut-Bocage (Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural), j’ai échangé avec d’autres agriculteurs, participé à des formations sur le désherbage mécanique, les couverts, et à des visites qui ont été un déclencheur pour changer mes pratiques. » L’aboutissement de cette prise de conscience s’est traduit en 2013 par un passage en bio, avec un allongement de la rotation, l’introduction de mélanges céréales/légumineuses, ou encore la mise en place de bandes de couverts pour les auxiliaires (lire un exemple de conversion page 51).

D’autres agriculteurs voient leur système de production arriver en bout de course : problème récurrent de salissement, installation de résistances, dépendance aux phytos, baisse de la matière organique des sols, etc. Après avoir fait le « deuil » de leur ancien système, ils envisagent de passer à autre chose, sans encore franchir le pas. « Il faut être vraiment motivé pour changer, estime Bertrand Omon, de la chambre d’agriculture de l’Eure, et si le deuil de son système n’est pas fait, alors on ne pourra pas avancer vers autre chose. »

Définir les enjeux

Est venu alors le temps de définir avec précision les nouveaux enjeux visés. Savoir exactement ce qu’on veut changer, en faisant un point sur ses pratiques, un autodiagnostic, et savoir ce à quoi on aspire, permettra d’y voir plus clair et d’être dans une démarche positive. Une fois les objectifs définis, il est nécessaire d’engager un gros travail de collecte d’informations sur les solutions possibles. Prendre contact avec les conseillers habituels pour les informer de notre désir d’évolution, être curieux, s’informer, se former, visiter des exploitations…

Pour Sébastien Lemoine (lire page 49), un tour de plaine avec des agriculteurs conventionnels et d’autres bio a été le déclic avant d’oser se lancer à plusieurs. Le départ ou l’arrivée d’un nouvel associé, l’opportunité de vendre ou d’acheter du matériel, etc. peuvent aussi être des déclencheurs.

Envisager des scénarios

Les pistes à étudier avant de se lancer sont nombreuses : aides financières possibles, filières existantes, possibilités de commercialisation, réglementation, démarches administratives dans le cas d’une certification bio par exemple. Une fois toutes les cartes en main, il est temps d’envisager les scénarios possibles de changement : passer au non-labour, allonger la rotation, associer des cultures, se convertir au bio, à l’agriculture de conservation, à l’agroforesterie, etc.

« Pour partager notre expérience, nous avons mis en place les flashs Ecophyto, explique Jérôme Audurier. Quand un agriculteur prévoit d’utiliser une houe rotative ou une herse étrille dans sa parcelle, il envoie un texto pour inviter largement des agriculteurs, bio ou pas, à venir assister à la démonstration. Ensuite, les personnes qui hésitent à se lancer peuvent tester l’outil chez elles, dans leurs conditions. Le but est de montrer que c’est possible. »

Tester soi-même

« L’apprentissage par l’usage » promu par Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture de l’Inra, permet de créer des références : est-ce que cela peut fonctionner chez moi, dans quelles conditions, avec quels réglages, etc. Faire sa propre expérience permet aussi de mettre un pied dans un nouveau système et ainsi de se rassurer. Les formations sont un bon pourvoyeur d’infos et de contacts. « Les personnes qui ont suivi la même formation se font confiance et servent ensuite d’appui entre elles », précise Christian Huyghe.

Le travail en groupe a aussi cet avantage d’être rassurant tout en créant des références techniques : groupe Ecophyto, Ceta, GIEE, GDA, groupe Base… Ils sont nombreux et chacun peut trouver chaussure à son pied. A plusieurs, on va plus vite. C’est ce que pratique Daniel Brémond (lire page 51), exploitant dans les Alpes-de-Haute-Provence et fournisseur de données sur le semis direct sous couvert avec une dizaine d’agriculteurs en France, en collaboration avec Arvalis.

C’est aussi ce que vivent les agriculteurs du réseau Berry, créé en 2005 pour répondre aux problèmes de rendement et de régularité du colza.

Diffuser les données

« Outre certaines impasses ou erreurs techniques bien identifiées, rapidement, le problème d’un système colza-blé-orge, qui a ses limites, a fait surface, précise Gilles Sauzet, de Terres Inovia, qui accompagne ce groupe. Nous avons remis en cause ce système, qui était viable mais pas durable, même si nous avions peu de marge de manœuvre pour allonger cette rotation vis-à-vis des filières existantes et du contexte pédoclimatique. Du coup, on a tout repris depuis le début : nous avons amélioré la fertilité du sol et soigné l’implantation. »

Des innovations telles que l’association au colza de légumineuses gélives ont amélioré la fertilité du sol et ralenti la pression des bioagresseurs. « Avec ce groupe, nous nous réunissons quatre fois par an, dont deux fois sur le terrain. Nous mettons en place des méthodes d’observation des ravageurs, enregistrons des références pour ensuite diffuser et généraliser ces données au plus grand nombre. » L’accompagnement sur le long terme des agriculteurs par Terres Inovia les a sécurisés et a facilité l’acceptation du changement de pratique.

L’agriculteur au centre du conseil

« Accompagner les agriculteurs », voilà le credo du projet Syppre soutenu par Arvalis, Terres Inovia et l’Institut technique de la betterave, dont fait partie le réseau Berry. « Avant, le conseil était descendant, analyse Stéphane Cadoux, de Terres Inovia. Les instituts réalisent des expérimentations, font des synthèses qu’ils diffusent aux techniciens lors de réunions, qui eux-mêmes les transmettent aux agriculteurs. Aujourd’hui, on aspire à un fonctionnement plus participatif et collaboratif pour aider les agriculteurs à concevoir un système adapté à leur contexte et qui répond à leurs enjeux. »

Le but : maintenir les marges, augmenter la productivité par hectare de 10 %, réduire les intrants de 10 à 40 %, les émissions de gaz à effet de serre de 10 à 30 % et augmenter le stockage du carbone dans le sol. Les moyens : cinq plates-formes expérimentales pour tester des systèmes de culture, un observatoire de 1 000 exploitations et, pour l’instant, trois réseaux d’agriculteurs, dont celui du Berry.

L’effet « boule de neige »

« On accompagne en continu ces agriculteurs en développant des méthodes d’observation, en mettant à disposition des outils et en produisant des connaissances, précise Stéphane Cadoux. Pour sensibiliser davantage d’agriculteurs au changement de système, on les invite, ainsi que leurs conseillers de coops, négoces et chambres, aux visites de parcelles, aux restitutions de résultats… Quand les références proviennent de parcelles d’agriculteurs, c’est plus convaincant ! On cherche à produire un effet « boule de neige » entre agriculteurs. »

C’est souvent ce qui se passe localement. Quand un agriculteur a envie d’aller vers une nouvelle technique, d’autres se mettent également en mouvement. Voir quelqu’un oser peut être un déclic pour d’autres. Christian Huyghe explique : « Tout le monde n’a pas la même aversion au risque. Ceux qui sont un peu plus frileux peuvent s’appuyer sur ceux qui ont une plus forte capacité d’adoption des nouveautés. »

Prendre le temps

Parfois, le risque de se lancer peut paraître trop important par rapport aux bénéfices convoités. Quand une situation financière est délicate par exemple, c’est forcément plus dur de changer de système et de prendre des risques. D’autant que rester dans ce qu’on connaît est rassurant et confortable. Peur de la nouveauté, crainte de s’isoler par rapport à notre entourage habituel, peur du risque financier… Autant de raisons pour laisser mûrir la réflexion. Ce temps sera mis à profit pour engranger des références, des contacts, réaliser des essais, etc. Un changement de système nécessite du temps et ce n’est pas tout blanc ou tout noir, comme l’explique Michel Perrin, qui alterne non-labour et labour selon le salissement.

Pour les conseillers, cet accompagnement vers d’autres systèmes est un nouveau métier à inventer. « Pour réussir le changement, selon Bertrand Omon, l’agriculteur doit être au centre des décisions afin qu’il s’approprie les techniques, le marché, les nouveaux codes, etc. Le conseiller s’adapte en ne proposant plus de solutions toutes faites mais en construisant ensemble la nouvelle façon de produire. »

Acteur du mouvement

Le conseil se crée donc autour des enjeux définis par l’agriculteur, dans une démarche collective. « Le diagnostic et l’expertise sont partagés entre le conseiller et d’autres agriculteurs pour rester dans le concret », estime Bertrans Omon. Les agriculteurs doivent être acteurs de leur changement, être impliqués. Quant aux conseillers, « ils assurent un suivi sur le long terme en rappelant régulièrement les enjeux. »

Réfléchir à l’échelle d’un système reste complexe et on a besoin d’innovation. Justement, d’où viendront les prochaines innovations en matière d’agronomie ? Pour 28 % des exploitants, elles viendront avant tout des agriculteurs, selon un sondage de l’Institut ADquation réalisé pour le magazine Agrodistribution de février 2017. Dans la zone Centre, cette proportion s’élève à 40 %. Comme pourvoyeurs d’innovations en matière de techniques agronomiques, viennent ensuite les coops et négoces (15 %), les chambres d’agriculture (15 %) et la recherche publique (14 %).

Agriculteurs innovants

Autre source d’innovation et non des moindres, la réglementation. « Elle oblige à bouger les lignes et à s’adapter, rappelle Christian Huyghe, donc finalement, la réglementation est bien un facteur d’innovation ! » L’interdiction de certains produits phytos ou la création des GIEE, par exemple, entraînent forcément l’émergence de solutions alternatives, d’une part, et de l’émulation, d’autre part. Plutôt que de subir les nouvelles lois, il peut être opportun de les anticiper. Décider soi-même de changer de système sera toujours plus constructif.