Un ami malicieux me rappelle que, plus jeune, je lisais les aventures de Sylvain et Sylvette et de leurs amis, persécutés par les compères, toujours prêts à entrer là où il ne le fallait pas. J’éprouvais pour les quatre gredins une réelle sympathie. Ils s’entendaient bien, se témoignant amitié et solidarité, tout cela finalement, sous l’œil bienveillant et compréhensif de leur entourage immédiat. Ces « faux méchants » étaient même capables, dans les situations extrêmes, de coopérer avec les deux orphelins en sabots.

Ce matin, pensant à eux, je regarde autour de moi. Le renard, vecteur de l’échinococcose et grand amateur de couvées à plumes ou de portées à poils, est classé parmi les nuisibles dans la plupart des départements, en dépit de son incomparable capacité à éliminer chaque jour une quarantaine de campagnols. Le sanglier commet sur les cultures, pratiquement partout dans le pays, des dégâts considérables, de plus en plus difficiles à financer. Le loup, sans passeport, a franchi allègrement les frontières depuis vingt ou trente ans, au grand dam des bergers dont les brebis sont décimées. Enfin l’ours, désormais pyrénéen, fait des incursions vers les vallées et leurs troupeaux, avec un sentiment d’impunité que ses défenseurs les plus radicaux revendiquent comme principe premier de sa réintroduction.

Beaucoup d’agriculteurs souffrent de tout cela. Ils en paient les coûts, financier et souvent psychologique, en se heurtant aux défenseurs inconditionnels d’une diversité qu’il faudrait laisser prospérer sans se rebeller. Cette frange de la société qui ne voit pas où est le mal, qui se réjouit que la nature reprenne ses droits sans en assumer les conséquences économiques ni la responsabilité, ce sont finalement les Sylvain et Sylvette des temps modernes, compréhensifs et bienveillants, à ceci près qu’ils sont généralement bien chaussés, mangent correctement grâce aux paysans, et qu’ils ne dorment pas en lisière de forêt sous la maigre protection d’un toit de paille.

par Jean-Pierre Gabut