GILBERT GODET CONCILIATEUR ET FORMATEUR (MARNE)

Le fonctionnement d’une exploitation agricole est très complexe, car en plus des interrelations externes (professionnelles, extraprofessionnelles…), il y en a d’autres, internes (privées et professionnelles), très fortes. Dans la plupart des cas, nous ne pouvons pas dissocier les deux, tellement elles ne font qu’une.

Elles sont également générationnelles, car c’est l’histoire du père, du grand-père, etc., en un mot, de la famille. La terre n’est pas qu’un simple support capitalistique. Elle possède aussi une dimension affective, ce qui crée ce lien très particulier avec le foncier.

Être agriculteur, dans la pensée collective, c’est être le représentant de beaucoup de choses : de la famille et de son histoire, du respect de la nature, du bien-être, de la nourriture saine, etc. Dès le départ, il porte un lourd fardeau sur ses épaules. Il n’a droit à aucune erreur, surtout vis-à-vis de ses pairs, car être en difficulté, ne pas réussir, c’est être un mauvais agriculteur. Donc, en plus de l’image qu’il doit défendre vis-à-vis de sa famille, il doit être sans faille vis-à-vis de ses semblables et de tous les organismes agricoles. S’il rencontre un problème quelconque, surtout il ne doit rien montrer, ne rien dire, faire comme tout le monde, garder le sourire pour sauver la face.

Alors, lorsque la difficulté lui tombe dessus, il subit, encaisse, se renferme, ne parle presque plus à sa famille, aux créanciers et aux autres agriculteurs : il se désocialise. Et là, tout s’enchaîne : les relances, les lettres recommandées, les contraintes d’huissiers, les coups de fils des services contentieux, etc. La fatigue l’envahit, il s’essouffle, la technicité n’est plus au rendez-vous, les agios et les frais financiers explosent, la solitude le guette, car même la cellule familiale est au bord de la rupture, et il s’enferme dans un mutisme total. Qui peut le comprendre ? Le banquier qui veut son « fric », le fournisseur d’intrants qui, lui, se paiera sur la récolte à venir ou sur les primes Pac, le comptable qui ne terminera les comptes que s’il est payé… ? Personne à ses yeux ne peut l’aider, le comprendre, il a honte, il n’a pas été à la hauteur.

Alors quel choix a-t-il ? Rester dans cette spirale infernale, continuer à sombrer ? Ou l’arrêter, se battre pour sa femme, ses enfants, sa famille, et oser en parler à un travailleur social et/ou une association ? Comme une lueur, il se rappelle qu’un jour il a entendu ou vu dans les journaux qu’il y a des personnes qui pourraient peut-être l’aider. Des personnes qui ne le jugeraient pas, l’écouteraient, le comprendraient, refuseraient l’arbitraire et, surtout, l’aideraient à y voir plus clair dans ce dédale technico-économique, financier, social, juridique, fiscal, humain… Car oui, il a besoin de poser ses valises, d’avoir un appui d’ordre psychologique, de se resocialiser et de réfléchir aux pistes de sortie de crise après avoir fait un bilan : en un mot, y voir plus clair et reprendre sa vie en main.

Combien aujourd’hui sont dans cette spirale ? Combien oseront pousser une autre porte ? Alors, Messieurs les responsables professionnels, prenez le problème à bras-le-corps, attaquez ces dysfonctionnements en amont, sachant qu’ils sont identifiés depuis plus de trente ans et que vous refusez de les voir. Messieurs les administrateurs, reprenez le « pouvoir » dans vos OPA qui, normalement, vous appartiennent, arrêtez de cautionner cette approche purement « économique, financière et businessman », et réhumanisez vos organismes qui sont logiquement l’essence même de la coopération. Vous travaillez avec des hommes qui ne se sentent plus respectés mais humiliés, et des compromis entre tous ces paramètres (économique, financier et humain) sont toujours possibles, à condition de le vouloir.