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« Si on avait fait du bio après 1945, on aurait crevé de faim »

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Meurtri par les critiques à l’égard du monde agricole, l’écrivain
Éric Fottorino
lui donne à se faire entendre dans son livre Mohican. Il ouvre un dialogue éclairant entre un père et son fils, confrontés aux injonctions discordantes d’une société versatile et impatiente.

Qu’est-ce qui vous a inspiré Mohican, votre premier roman sur l’agriculture ?

J’ai commencé à écrire ce livre en 2015, après avoir survolé et commenté pendant trois semaines le Tour de France et ses paysages. J’en avais pris plein les yeux. Quelle palette ! Ce qui m’amenait à penser que les agriculteurs étaient bien les premiers écologistes. Un survol de la Russie ou des États-Unis ne donne pas à voir une telle variété. Dans le même temps, je savais les agriculteurs attaqués, critiqués. C’est ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre. Je ne l’aurais toutefois pas entrepris sans ce regard qui remonte à mes 25 ans : j’ai été responsable de la rubrique agricole du journal Le Monde durant six années. Depuis, l’agriculture ne m’a jamais quitté, elle représente pour moi un point d’ancrage. En 2015, je me suis dit que c’était le bon moment pour appréhender la complexité du monde agricole et rural et essayer d’en faire une histoire… Sans la généraliser ! J’ai choisi une famille du Jura, pratiquant une agriculture de moyenne montagne, sur une terre qui donne peu et nécessite de se battre.

Vous confrontez deux générations d’agriculteurs, le père Brun, 76 ans, et son fils Mo, 36 ans. Malgré leur grande proximité dans le travail, tous les opposent. Comment avez-vous imaginé cette famille ?

J’ai d’abord voulu ce roman comme celui de l’enracinement et de la transmission. Quand Brun, atteint d’une leucémie, sent que la fin approche, il explique à son fils ses choix du passé. Lorsque j’ai écrit Mohican, j’avais en tête des discussions avec des personnes remarquables comme Michel Debatisse. Il était déjà âgé lorsqu’un soir, il m’a raconté la révolution silencieuse, cette cohabitation un peu forcée des jeunes avec les anciens. Et comment, à un moment donné, sa génération de jeunes agriculteurs à lui - alors qu’Edgar Pisani était ministre de l’Agriculture - a essayé de sortir de ce qui était considéré comme une arriération. Ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient arriérés, loin s’en faut. Mais ces jeunes avaient besoin d’apprendre, de changer un certain nombre de pratiques, non seulement dans l’agriculture, mais aussi dans la relation qu’ils avaient avec le reste de la société. Le père Brun a connu cette invasion de la modernité. À savoir cette idée qu’il existait désormais deux coups de baguette magique dans l’agriculture : la motorisation et la chimie. Il les a tellement intégrés qu’il a développé son exploitation, a racheté des terres, a épandu pour améliorer ses rendements et payer ses crédits. Face à cette forme de précarité permanente que sont les intempéries, ces deux outils s’apparentaient à une assurance récolte. Brun a toujours cru qu’il faisait bien, et que sans cela, il crèverait. Depuis que mon livre est sorti, des lecteurs m’ont demandé pourquoi on n’avait pas fait du bio à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Mais on aurait crevé de faim si on avait fait du bio ! Je voulais me garder d’une approche anachronique.

Quel a été votre fil conducteur ?

À travers ce livre, j’ai voulu contribuer à dissiper cette sensation de surplomb et de mépris que ressentent les agriculteurs quand leur activité est regardée par les citadins nourris par trop de poncifs.

Mon intention est de faire entrer le lecteur, qui n’est pas issu du monde agricole, dans l’intimité d’une famille de paysans, ses difficultés, ses angoisses et ses initiatives.

J’ai voulu rappeler au combien c’était un beau métier, qui touche à l’essentiel, à l’essence même de nos vies. Nous mangeons en effet tous les jours et nous avons un pays qui, grâce aux agriculteurs, n’est pas devenu une grande friche ou un grand Disneyland.

Propos recueillis par Rosanne Aries avec Éric Maerten

« On ne s’approprie pas un paysage en le traversant en TGV mais en s’y impliquant. L’enracinement se paye d’un effort », rappelle Éric Fottorino. © Eleonore Henry de Frahan
protéger la planète… et la nourrir

« Les consommateurs font un lien très direct entre ce qu’ils mangent et la destruction de la planète, ils font aussi ce lien avec leur santé. Nous sommes donc devenus tous plus exigeants sur la façon dont est produit tel fruit ou tel légume, et comment sont élevés les animaux. C’est un progrès considérable. Mais est-on capable de nourrir, à l’aune de ces exigences, 60 millions de personnes avec une nourriture de qualité ? Ne va-t-on pas vers un système toujours plus inégalitaire ? », s’interroge Éric Fottorino.

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Cet article est paru dans La France Agricole

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