« Le 10 mars, j’ai été nommé respon­sable de la mission parlementaire chargée d’apporter des réponses sur le sujet tabou du suicide et le mal-être des agriculteurs, mission qui arrive aujourd’hui à son terme. Ce sujet, jusqu’alors caché ou occulté, a frappé nos consciences à travers le film choc d’Édouard Bergeon, Au nom de la terre. J’ai eu la chance de côtoyer cet homme extraordinaire au cours de mes déplacements et de mes rencontres dans toute la France. À plusieurs reprises, durant ces temps d’échange, il a su aider à mettre des mots, ainsi que beaucoup d’humanité, sur des situations intenables.

Quatre acteurs désignés

Le 7 octobre, à la veille de rendre mon rapport, nous avons tenu une réunion avec le ministre de l’Agriculture Julien Denormandie. Celui-ci n’attend que l’officialisation des conclusions exprimées dans ce texte pour prendre des mesures, rapides et efficaces, auprès des quatre acteurs qui interviennent auprès des agriculteurs. Ces acteurs, responsables, de près ou de loin, de la détérioration de leur situation lorsque la “machine” s’emballe, ce sont la MSA, les banques, les services de l’État et les chambres d’agriculture. Ces mesures se doivent d’être pragmatiques, concrètes – le ministre s’y est engagé – et de viser plus d’humanité, car ce qui fait cruellement défaut aux agriculteurs en difficultés, ce sont d’abord et avant tout des relations humaines et “humanisées” avec ces acteurs. Songez qu’un agriculteur écrasé par les dettes et les angoisses liées à son métier n’a la plupart du temps comme premier interlocuteur qu’une boîte vocale ! Le service Agri’écoute, mis en place par la MSA, a constitué un premier progrès, mais les agriculteurs s’en méfient car il est compliqué d’accepter qu’un organisme collecteur puisse également fournir un soutien psychologique objectif.

Voici un autre exemple marquant de cette déshumanisation : ces cachets apposés sur le courrier que reçoivent ces agriculteurs, les désignant publiquement comme des mauvais payeurs. Se rend-on compte que ce type de pratique ajoute de l’humiliation à la détresse ? Je ne dis pas qu’il faut révolutionner le système agricole : toutes les structures et le personnel sont là. Néanmoins, sachons remettre de l’humain dans ces rouages administratifs ! Les agriculteurs sont à la base de notre autonomie alimen­taire. Raisonner avec eux uniquement en termes financiers, et de la façon la plus sèche qui soit, n’est pas un service à nous rendre en tant que société. La mode de l’agribashing n’est pas là pour arranger les choses… Les agriculteurs ne peuvent mener de front une guerre de l’image et une bataille financière pour conserver leur exploitation.

Halte au harcèlement

La transition écologique est en marche. Si elle ne va pas assez vite ou assez loin aux yeux de certains, ce n’est pas une raison pour désigner les agriculteurs responsables et en venir à des pratiques qui relèvent de l’agression, voire du harcèlement. Cette mission concernait les agriculteurs, mais elle est le reflet d’un enjeu sociétal et de la place que nous voulons réserver à l’humain dans notre République : je souhaite qu’elle soit la première et j’ai bon espoir d’être suivi. »

propos recueillis par Rosanne Ariès