En février 2020, au début de la pandémie, tandis que Rome faisait appel à l’aide médicale auprès de ses partenaires européens – seule la Chine y répondra dans un premier temps ! –, la Commission lançait sans succès un appel d’offres aux entreprises européennes pour produire des masques. « Face à une pandémie, les lois d’une économie de guerre priment sur celles de l’économie de marché », s’offusquait Luuk van Middelaar, historien néerlandais, qui rappelait cet épisode douloureux dans une des quatre remarquables conférences qu’il a récemment données au Collège de France sur le thème de l’Europe géopolitique. L’ancienne plume d’Herman Van Rompuy, président du Conseil européen (2009-2014), estime que l’UE doit redécouvrir l’irrémédiable tragique de l’histoire.

La pandémie a révélé les bouleversements du monde et l’UE, mal à l’aise dans les rapports de force et allergique à la question des frontières, est mal armée pour y répondre. D’autant que la Chine a « provincialisé » l’universalisme occidental, et l’élection de Joe Biden ne doit pas masquer la priorité accordée par les États-Unis à la relation avec l’Asie, entamée par ses deux prédécesseurs. Quant aux stratégies de Poutine et d’Erdogan, elles obligent l’UE à s’interroger sur sa place dans l’espace géographique.

L’Europe doit aussi repenser sa relation avec le temps, notamment le temps long – et non plus se contenter des sept décennies de construction européenne –, pour définir une stratégie géopolitique. Pour cela, elle a besoin d’un récit, comme la Chine en a un avec les nouvelles routes de la soie, ou les États-Unis avec cette nouvelle guerre froide entre démocraties et autocraties, si elle veut éviter d’être le jouet des deux superpuissances. « On est dans une guerre mondiale des récits. Une stratégie qui ne s’appuie pas sur un récit n’en est pas une », affirme Luuk van Middelaar. L’Union européenne commence à en prendre conscience, par la force des choses. D’ailleurs, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a déclaré dès son installation qu’elle ferait de la géopolitique…

par Denis Lefèvre