Chaque crise engendre sa cohorte d’expressions, de mots, de comportements, de symboles… Ainsi, le masque est passé de son rôle de déguisement à un geste de barrière sanitaire. On a découvert le terme cluster (qui signifie foyers de contamination en la circonstance, mais qui a bien d’autres significations), le pangolin et l’hydroxychloroquine du professeur Didier Raoult. Les coronavirus n’ont presque plus de secret pour nous et l’on voit même des journalistes des chaînes d’information continue faire la leçon (médicale !) à certains mandarins. Chacun d’entre nous maîtrise désormais les concepts de comorbidité et de létalité, dans le domaine médical, et de chaîne de valeurs, dans celui de l’économie mondialisée.

Côté social, les premiers de corvée ont pris la place des premiers de cordée. Côté nature, qui a pris ses aises pendant les deux mois de confinement, les faisans n’ont même plus peur des voitures, après le déconfinement, sur les routes de campagne. On a changé nos comportements. Le télétravail sort de la marginalité, et les circuits courts sont en expansion. Quant au monde d’après, chacun a sa petite idée, entre espérance en un monde meilleur et retour au monde ancien, entre ceux qui privilégient la priorité à la lutte contre les inégalités au réalisme économique ou à la transition écologique. À moins que ce ne soit les trois en même temps ! On a pu se réjouir des réflexions de certains intellectuels, comme Edgar Morin, qui comparait ce moment à « un voyage d’humanité dans un festival d’incertitudes », beaucoup moins de ce propos de Donald Trump proposant l’injection d’eau de Javel pour tuer le virus.

Certaines expressions se sont imposées, comme « Prenez soin de vous ! », qui clôt désormais toutes nos conversations. D’autres sont moins appropriées comme distanciation sociale (au lieu de physique !). Qui, dans les hautes sphères de l’État, a pu inventer une telle formule, ô combien méprisante ? « Mal nommer les choses, jugeait Albert Camus, c’est ajouter au malheur du monde. » Comme quoi, les mots peuvent se transformer en maux !

par Denis Lefèvre