Nicolas Buffo Gers

Suite aux réactions suscitées par l’émission Cash Investigation, je souhaitais répondre aux fervents défenseurs du « tout phyto ». Installé avec mon père sur 133 hectares de céréales (blé, tournesol, orge, sarrasin) dans le Gers, nous pratiquons une agriculture raisonnée et ne traitons que si nécessaire (pas d’insecticides, pas de néonicotinoïdes). Nous sommes aussi apiculteurs avec plus de 800 ruches (temps de travail équivalent à 300 ha de cultures).

Premier département bio de France, le Gers est aussi le premier en cultures porte-graines (16 380 hectares). 1 924 tonnes de phytos y seraient commercialisées, soit autant que la Haute-Garonne et le Tarn-et-Garonne réunis. Il est bien évident que cela a un impact sur la mortalité de nos ruches et après dix ans d’installation, la moyenne annuelle des pertes s’établit à 300 colonies sur 800 ruches (37,5 %). J’entends déjà des voix qui s’élèvent, récitant mot pour mot le discours de l’UIPP, en disant que nous nous occupons mal de nos ruches. Mais nous pratiquons une apiculture raisonnée et cohérente. Nous sommes extrêmement exigeants quant à la gestion sanitaire de nos ruches, sélectionnons des abeilles adaptées à notre région. Nous visons des objectifs de rendement cohérents avec le milieu et traitons le varroa (en fin d’été après la miellée) avec des produits avec AMM. Malgré cela, il est extrêmement difficile de développer son cheptel alors que la France manque de miel (30 000 t importées sur 40 000 consommées) et de pollinisateurs (l’Inra estime que 20 % des rendements sont gâchés faute d’abeilles).

Sur les ruches placées chez nous (agriculture raisonnée, traitements le soir, jachères mellifères), le taux de mortalité ne dépasse pas 10 %. En zone de grandes cultures (forte pression phytosanitaire, grandes parcelles sans haies, pas de jachères mellifères, traitements un peu n’importe quand), le taux varie entre 30 et 60 %. Les abeilles étant les mêmes dans les deux cas. Parfois, même les essaims destinés au renouvellement sont touchés alors qu’ils n’ont même pas deux mois. Résultat : 500 grammes d’abeilles mortes devant la ruche. Une année, on trouve du prothioconazole dans les abeilles, l’année suivante du boscalid. En dix ans, j’ai perdu 3 000 colonies à 150 euros pièce. En termes d’emplois, ça faisait 6 personnes. Aucun éleveur n’accepterait de subir les pertes que nous subissons chaque année dans l’indifférence générale. Des efforts simples permettraient de réduire considérablement ces mortalités (traitements le soir, réduction des doses, implantation de légumineuses mellifères sur jachères et même plantation de haies). Malgré les mesures prises chez nous, nous n’enregistrons pas de baisses de rendement sur les cultures. Ils sont même supérieurs aux moyennes départementales.

Cependant, chaque année, nous constatons que des mauvaises habitudes persistent. Que dire du céréalier superéquipé qui traite son colza à 15 heures par beau temps alors que son automoteur équipé d’éclairage de rampes et de guidage GPS lui permettrait de traiter la nuit sans même toucher le volant ? Ou bien du pulseur obsolète, dont la moitié de la bouillie part en dehors de la parcelle de vigne ?

L’agriculture française, si elle a bien évolué, n’est pas aussi verte que certains le prétendent. Quand je lis que certains parlent de « terrorisme médiatique », je me demande comment on devrait appeler le fait de détruire l’outil de travail des autres. Une entrave à la liberté d’entreprendre ? Même si les apiculteurs pèsent peu en termes électoral, nos abeilles bénéficient à tout le monde : une étude de 2010 révèle que la pollinisation a rapporté (par le surcroît de rendement qu’elle engendre) 2,8 milliards d’euros aux agriculteurs français, soit...25 fois plus que la valeur du miel ! Il vaudrait mieux en tenir compte avant d’être obligés de polliniser les cultures vous-mêmes, comme dans certaines provinces de Chine...