Vu de l’extérieur, le monde des agronomes m’apparaissait comme tiraillé depuis des années dans un non-dialogue stérile entre défenseurs d’une agriculture compétitive et promoteurs de trajectoires alternatives, entre pro et anti OGM. L’accélération du changement climatique et la pression sur les ressources naturelles (eau, sol, biodiversité…) bouleversent la donne.

Les récents Entretiens de Pradel, dixièmes du nom, organisés depuis deux décennies par l’Association française des agronomes, sur les terres d’Olivier de Serres, témoignent de ces changements brutaux. Pour bien des intervenants, historiens, sociologues, économistes, juristes, géographes et agronomes, il faut désormais penser l’agriculture dans toute sa complexité. Celle-ci se traduit dans les campagnes par l’éclatement des formes d’organisation du travail agricole, 12 % des exploitations céréalières sont aujourd’hui gérées par des tiers, et des initiatives comme l’assolement en commun dans le cadre de Cuma intégrales ou de nouvelles synergies entre végétal et animal comme le pastoralisme dans les vignes. Ce contexte bouleverse le sens du travail des agronomes, longtemps contenu dans cette définition restrictive d’une science « qui étudie les relations entre les plantes cultivées, le milieu et les techniques agricoles ».

Il s’agit de revoir complètement les connaissances, de penser l’innovation en fonction des grands enjeux, de reconsidérer les échelles en passant de la parcelle au territoire tout en ayant un œil sur l’état de la planète, mais aussi de repenser la façon d’accompagner l’agriculteur. Le conseiller agronomique ne sera plus le technicien qui dit la bonne parole. Cette démarche plus empreinte d’humilité à l’égard des agriculteurs redonnera du sens à l’un des plus beaux métiers qui soit. À l’égard de la société, les agronomes devront aussi reconsidérer ce langage d’un entre-soi académique, si présent dans les colloques, qui éloigne ceux qui n’ont pas les codes, et, parmi eux, ceux qui ont pour rôle de médiatiser ces enjeux pourtant si essentiels.

par Denis Lefèvre