« La crise a rappelé à tous que les produits alimentaires font partie des biens de première nécessité et que l’approvisionnement alimentaire, en temps et en quantité, s’appuie sur une agriculture française présente sur tout le territoire. Elle a également mis au centre des sources d’approvisionnement une agriculture de proximité.

Bien qu’il soit difficile de généraliser à partir d’une situation de crise et que les circuits courts concernent surtout le secteur des fruits et légumes, la situation actuelle démontre bien qu’une partie de l’agriculture française est amenée à participer pleinement à leur mise en place ou à celle de systèmes de vente directe. Cette forme de vente, déjà ancienne et en cours de développement, se dessine comme une tendance lourde pour les vingt-cinq ans à venir.

Bâtir ou manger

Cependant, une généralisation de ce mode d’approvisionnement n’est pas réalisable. Contrairement à ce que de nombreuses villes ambitionnent, elles ne pourront pas être autonomes en alimentation à 100 %, à un horizon proche comme lointain, simplement pour des questions de volume et de logistique. Ou alors, il faudra intensifier énormément les activités agricoles en périphérie des villes, ce qui pose d’autres soucis, notamment celui de l’usage des terres.

L’étalement urbain est devenu un obstacle au développement de l’agriculture périurbaine. Il faut cependant bien différencier deux cas de figure. La tension sur les terres agricoles concerne les zones périurbaines – même lointaines des villes –, mais bénéficiant, par exemple, d’un axe de transport privilégié vers celles-ci. Pour les zones rurales plus éloignées, les pertes du foncier sont avant tout liées à des phénomènes de déprise agricole. Dans le cas du périurbain, outre la pression des villes exercée sur le foncier agricole, les problèmes de voisinage autour des nuisances sanitaires, phytosanitaires, voire olfactives, pèsent aussi.

Une période décisive

Mais, dans ce contexte de coexistence croissante d’activités résidentielles et économiques dans les territoires ruraux, et donc de partage d’espace, les agriculteurs ont également des opportunités à saisir, autour de la production énergétique, de la vente directe de biens agricoles et alimentaires et des services écosystémiques fournis par ces espaces. Ils développent de nouvelles pratiques, et restent les “gardiens” du territoire et de l’occupation des sols.

Malgré les tensions, ça se passe bien dans certaines communes. Et c’est, dans tous les cas, un challenge à relever pour les agriculteurs… comme pour leurs voisins. Le défi n’est pas gagné. Le moment est tendu. Mais nous vivons aussi une période où une majorité s’est rendu compte du caractère nourricier indispensable de l’agriculture, et a pris conscience qu’en dépit de l’effectif réduit des agriculteurs, ils concourraient toujours à la dynamique générale de leur environnement économique, sociale et écologique. »

Propos recueillis par Rosanne Aries

Bertrand Schmitt a coécrit avec Hervé Le Bras le livre Métamorphose du monde rural (éditions Quae),
paru en janvier 2020.