L’entre-soi

La crise économique que vit l’agriculture est violente. Un an après, elle est toujours là. Les agriculteurs surnagent et continuent de travailler à perte. Pour autant, malgré ce qu’annoncent les médias, nous n’observons pas d’accélération du nombre de procédures collectives (sauvegarde, redressement, liquidation). En agriculture, les difficultés conjoncturelles ne se traduisent pas par un passage devant le juge. Les associations, banques ou encore coopératives, prennent les choses en main et proposent des solutions pour le court terme. On traite les problèmes entre soi, comme dans une famille, et on dissuade les agriculteurs d’aller devant le tribunal de grande instance. C’est un tort car les dossiers présentés arrivent souvent trop tard et la liquidation est alors inévitable. Y aller plus tôt n’est pas forcément mauvais, y compris pour les créanciers proches comme la Cuma.

Pas de honte l’échec

La réticence vis-à-vis du judiciaire est un problème de fond. Le passage devant le juge est vécu comme une sanction ou pire, un échec. Pourtant, c’est la vie de l’entrepreneur. Il prend des risques et s’expose à l’échec. Il doit être félicité pour son courage et non blâmé. L’agriculteur ne doit pas avoir honte.

L’humain exacerbe la crise

Les facteurs humains exacerbent les difficultés. Aller devant le tribunal pour redresser l’entreprise n’a pas d’issue si on n’a pas traité le problème de la mésentente des associés ou du couple. Si l’un des deux s’en va, il peut mettre l’exploitation encore plus en difficulté. On se retrouvera alors avec deux exploitations déséquilibrées qui ne redémarreront pas en situation conjoncturelle critique. Dans le cas d’un divorce, s’ajoute le mélange entre le patrimoine privé et professionnel qui aboutit à un double partage. Dans une période saine, on gérerait la séparation de manière apaisée mais en situation de crise, c’est extrêmement difficile de trouver des solutions. Parfois, certains choisissent même de ne pas se séparer.

L’affectio Lactalis

Les sociétés sont créées, à juste titre, pour réduire les charges, mais trop souvent elles le sont pour éviter la Safer, le contrôle des structures, ou encore, pour conserver une référence. Au lieu de l’affectio societatis, on choisit l’affectio Lactalis. Et lorsque les difficultés arrivent, sans réels projets communs, il devient quasiment impossible de trouver des solutions. On s’associe, mais on ne prévoit rien en cas de séparation ou de mésentente.

Toujours penser à la fin

Pour un couple marié, on anticipe le divorce avec les solutions prévues par les régimes matrimoniaux. Pour des associés, les outils existent aussi (convention de partage pour les investissements, le foncier et les outils de production). Lorsqu’on constitue une société, il faut toujours garder à l’esprit que les difficultés peuvent survenir. Le sujet est difficile à aborder et fait parfois sourire les futurs associés. Pourtant, quand l’humain entre en jeu, on ne peut jamais être sûr de rien. A cela s’ajoute que les problèmes financiers provoquent les tensions. On imagine mal un couple d’agriculteurs ne pas parler du paiement des charges pour le mois à venir au moment du dîner. Pas un jour ne passe sans que la conjoncture soit dans les têtes.

Propos recueillis par Pauline Bourdois