Guerre de 30 ans

« Nous avons signé, fin février, un accord historique pour mettre fin à la guerre de 30 ans du camembert qui opposait dans les rayons « AOP de Normandie » et non AOP « fabriqué en Normandie » (qui était sans engagements, mis à part celui du lieu de fabrication NDLR). Au lieu de nous focaliser sur l’interdiction de « fabriqué en Normandie » – nous avons préféré trouver un accord qui scelle une belle ambition pour le territoire. À savoir que nous projetons de faire passer, d’ici à 2021, 45 000 t des 60 000 t de camembert « fabriqué en Normandie » dans un premier niveau d’AOP avec de vrais engagements : procédé de fabrication mi-lactique mi-présure, durée de pâturage de six mois minimum, pas d’OGM dans les rations, taux de race normande de 30 % minimum, linéaire de haies obligatoire, etc.

En parallèle de ce « Camembert de Normandie », nous voulons faire coexister un deuxième niveau d’exigence sur la base de l’ancien cahier des charges qui sera renforcé, avec évidemment obligation d’utilisation de lait cru. Ces fromages auront droit à l’appellation « Véritable Camembert de Normandie ».

Montée en gamme

Dans notre projet d’accord, le premier niveau de l’AOP autorise l’utilisation de lait thermisé. Un compromis qui a été validé pour différentes raisons. L’utilisation du lait cru est une technique véritablement très exigeante en général, et particulièrement dans la filière camembert, qui est un fromage qui conserve 50 % d’eau dans le produit fini. C’est une barrière technique qui constitue un ticket d’entrée qu’il semblait difficile d’exiger dès le départ à un aussi grand nombre de nouveaux producteurs (1 500 points de collecte, NDLR). Mais, l’objectif de cette grande AOP est bien celui d’une montée en gamme autour du lait cru. J’ai obtenu que cela fasse partie des objectifs formulés dans l’accord. Je m’étais déjà battu, en 2008, contre certaines laiteries qui voulaient sortir l’obligation de lait cru de l’AOP. Moi-même, je suis producteur de camembert fermier AOP au lait cru.

Tir de barrage médiatique

Certains journalistes et d’autres relais d’opinion ont réservé un accueil désastreux à notre accord. Je constate que le sujet a été traité avec beaucoup de négligence, en adoptant un point de vue parcellaire et en n’exposant pas toutes les données importantes et notamment la nécessité de sortir d’une situation trompeuse pour le consommateur et mortifère pour l’AOP. Une telle attitude des relais d’opinion, ce n’est pas rendre service à la région Normandie, qui voit la perspective de développer ses paysages, sa race locale et ses emplois – nous parlons de 25 000 vaches de race normande en plus à horizon 2021. Ce n’est pas non plus rendre service aux 1 500 nouvelles exploitations à qui l’AOP pourrait offrir des perspectives d’une meilleure valorisation. Ce n’est pas rendre service aux consommateurs qui doivent bénéficier demain de la fin d’une signalétique trompeuse. Et ce n’est pas même rendre service à la filière du lait cru, pour laquelle il est déjà prévu qu’elle doit s’appuyer sur des moyens renforcés de la grande AOP pour mobiliser des programmes de recherche adaptés et tirer vers le haut les volumes et l’ensemble de la filière. Nous demandons maintenant à être jugés sur des faits, et pas sur des hypothèses ou de l’anticipation.

Propos recueillis par Alexis Dufumier