« Depuis 1989 et la chute du mur de Berlin, nous assistons à ce que j’appellerais le grand paradoxe de l’agriculture et de l’alimentation moderne. La population mondiale a plus que doublé depuis cette époque. Grâce à la science, elle est mieux nourrie. Pourtant ces générations qui bénéficient le plus des avantages scientifiques sont aussi celles qui s’en méfient le plus. En particulier dans les pays occidentaux.

Méfiance par ignorance

Comment est-ce possible que ceux qui mangent le mieux et dépensent le moins pour se nourrir s’en méfient le plus ? Une famille française dépensait, il y a un demi-siècle, la moitié de son revenu pour manger. Aujourd’hui, nous sommes à 12 %. La situation alimentaire s’est améliorée en termes de qualité, de quantité et de diversité sur tous les continents. Bénéficier de produits comme les avocats, le kiwi, les céréales, nous apparaît même normal. Et le quinoa qui, à une époque, alimentait les poules, est devenu une nourriture spéciale pour ceux qui se préoccupent de leur santé. Les perceptions ont changé. La méfiance s’est invitée à nos tables.

L’une des explications tient au fait que les populations urbaines, notamment en France, se trouvent très éloignées du cycle de production. Quand on demande à un citadin ce qui se passe en milieu rural, il répond qu’il sait. Mais son image relève souvent du passé. L’agriculture d’aujourd’hui n’a rien à voir avec cela. Elle n’est pas celle de nos grands-parents. Elle recourt à de la haute technologie.

La guerre des avis

La science ne s’est jamais arrêtée. Elle ne vise pas seulement à produire plus, mais aussi à comprendre les processus biologiques, chimiques, etc. Cette connaissance est devenue très sophistiquée. Malheureusement, et c’est en partie de notre faute, à nous scientifiques, nous aurions dû porter une meilleure attention à cette méfiance qui s’est installée dans la société. Nous n’avons pas assez dialogué et expliqué nos avancées.

Aujourd’hui, une opinion individuelle sur les réseaux sociaux est devenue aussi importante que des résultats scientifiques. On a tendance à penser que la science est une opinion comme une autre. Mais la science n’est pas une opinion. Elle n’a pas toujours raison car elle suit un processus d’évolution. Elle reste cependant le meilleur système pour corriger les doutes.

Le défi de la santé

Le pessimisme est un luxe que l’on ne peut pas se permettre aujourd’hui en disant par exemple qu’il faut produire moins. Non. Il faut produire de façon intelligente et avec ouverture d’esprit vis-à-vis des plus jeunes. Ce n’est pas simple, mais l’effort est indispensable.

Les jeunes ont bien accepté, sans se poser de questions, d’être rendus dépendants à leur téléphone portable ou internet. De la même façon, une agriculture et une alimentation modernes peuvent devenir leur objectif, en leur faisant comprendre, qu’en plus de produire plus pour éviter les famines, elles visent leur santé et leurs valeurs. C’est le défi majeur que nous avons à relever. »

 

(1) Louise O. Fresco intervenait à l’occasion d’un débat organisé le 12 avril, à l’ambassade des Pays-Bas, à Paris. Elle est présidente de Wageningen University & Research (WUR) depuis 2014.