Lorsque, en 2003, Jean-Louis et Fabienne Fleury quittent leur exploitation ovine du Var et leur estive du Mercantour pour déménager avec leurs 500 brebis dans la Drôme provençale, ils pensent y trouver un cadre de vie qui correspond mieux à leurs attentes professionnelles. « Nous souhaitions changer de système de production car celui du plein air intégral ne nous plaisait pas. Nous recherchions une exploitation basée sur un système pastoral extensif », explique Jean-Louis. Les 393 ha de pâtures qu’offre l’exploitation des Tonils correspondent à leurs attentes. Peu à peu, leurs merinos sont remplacées par des romanes, plus productives.

Les agneaux de Pâques sont vendus à la coopérative Prov’Alp l’Agneau du Sud, puis en vente directe à partir de 2007. « Tout allait pour le mieux », se rappellent les deux éleveurs. Cependant, c’était sans compter sur l’arrivée du loup, six ans après leur installation.

Attaques répétées

« La première attaque s’est produite au printemps 2010. Deux brebis ont été massacrées alors qu’elles étaient en estive. Depuis, c’est le même scénario chaque année », indique Jean-Louis. Bilan des cinq dernières années : 12 brebis tuées, identifiées « responsabilité du loup non écartée », et plus de soixante-dix disparues. « Le loup est un animal intelligent. Il dévie les bêtes du troupeau pour les dévorer dans les bois. Elles sont impossibles à retrouver et ne sont donc pas dédommagées », se désole l’éleveur. Au final, les dégâts matériels et moraux sont considérables. « Dans notre malheur, nous avons la chance de n’avoir jamais eu de grosses attaques, comme ce fut le cas chez un de nos voisins qui a perdu plus de 120 brebis le même printemps », avoue Fabienne.

Fabienne et Jean-Louis ont changé leur conduite d’élevage depuis l’arrivée du loup. « Nous ne faisons plus qu’un agnelage d’hiver, sans lutte de rattrapage. Conduire plusieurs lots de brebis à différents endroits de l’exploitation se révèle impossible en présence du prédateur. Et nous avons choisi d’engraisser nos agneaux uniquement en bergerie. » Conséquence : les charges d’alimentation augmentent.

Il a fallu aussi que les éleveurs se protègent du loup. Avec deux voisins, ils ont créé un groupement pastoral totalisant 600 brebis sur 250 ha d’estive loués. Ils embauchent un berger durant toute la saison estivale pour une surveillance accrue des trois troupeaux, un de merinos, un de préalpes et un de romanes. « Bien que nécessaires, ces dispositions ne sont pas sans contrainte », indique Jean-Louis. Chacun a dû s’adapter à ce système communautaire. « Avant, nous n’utilisions que des béliers romanes. Nous sommes passés à du préalpes. Un de nos voisins a changé ses dates d’agnelage », indique Fabienne. Les difficultés sont aussi financières : salaire du berger, pertes de production et charges d’alimentation s’accumulent aux pertes de fertilité induites par le stress des brebis.

À ces contraintes s’ajoutent ce que le couple appelle « les dommages collatéraux » : les tensions entre les « pro » et les « anti » loup au sein d’un même canton. Ou encore les polémiques relatives aux chiens de protection, les patous. Fabienne est bien placée pour le savoir : elle a été mise en examen, au début de l’année, pour une morsure de patou sur un randonneur. Relaxée, elle en reste meurtrie : « Je suis allée devant le tribunal alors que j’ai fait ce que me demande l’Etat : protéger mon troupeau. » Les blessures morales s’accumulent d’année en année. En 2014, Jean-Louis a quitté l’EARL pour trouver un travail ailleurs, « loin de la prédation et des contraintes administratives de la Pac ». L’effectif du troupeau a été réduit à 240 mères.

« Quand nous étions dans le Var, nous savions que les quatre mois d’alpage dans le Mercantour étaient une période difficile à vivre émotionnellement à cause du loup. Dès que l’on redescendait en plaine, le stress disparaissait, on se savait à l’abri. Ici, ce n’est pas le cas. Le loup est partout, tout le temps. Il épie nos brebis, affûte ses crocs, met à mal la trésorerie et, à terme, l’avenir de nos exploitations. C’est un stress perpétuel, harassant et parfois dévastateur », confie l’éleveuse, qui n’a pas perdu sa passion pour le métier.