Pour peu que le spectateur se soit bien équipé pour lutter contre la fraîcheur des nuits de Secondigny en ce début de juillet, ce «Fabuleux destin de Jules Boutin» lui réservera deux heures et demie de balades décoiffantes entre humour féroce, rires et chansons. A l'origine de cette satire, il y a le texte d'Yves Guarrigues, intitulé «La ferme en trop». Il met en scène la vie d'un agriculteur de l'Aveyron qui tombe dans le lot des fermes en Trop (Terminal rural occupation plan): pour 3 ares en moins, le fermier doit broyer toutes ses récoltes dans un broyeur compacteur délicatement rebaptisé «bouche à merde». Pierre Dumousseau, l'un des acteurs de la pièce, a rajeuni cette satire écrite il y a quinze ans et l'a transposée dans les Deux-Sèvres.

Grâce à la mise en scène tonitruante de Jean-Luc Motard, agriculteur de métier, chaque tableau surprend le spectateur. Dans la cour de la ferme fortifiée du Retail, qui abrite le spectacle, surgissent tour à tour Hitler sur des échasses, des chariots en feu qui symbolisent la destruction de l'Europe, des tracteurs déguisés en chars d'assaut ou une moissonneuse qui symbolise la fin des animaux de trait. Quant aux personnages: la vache 3.125, le tracteur de 100 chevaux, quatre roues motrices, la poule, le coq ou le cochon, ils portent des costumes hauts en couleur dus au talent d'une couturière amatrice de déguisements. Tous n'ont que deux mots à la bouche «rendement et rendement». Et ce n'est pas le fermier (directeur d'une caisse locale de crédits dans la vie) qui les contredira. Le rôle du commercial du Crédit agricole, qui surgit sur une mobylette pétaradante, est interprété par le metteur en scène lui-même. Ces débordements d'énergie, de couleurs, la mise en chansons donnent toute leur force au message de la pièce sur la folie de la guerre, la mécanisation à outrance, le surendettement, la surproduction, la destruction des excédents et enfin l'apparition de l'ESB et le débat sur les OGM.

Les soixante acteurs, chanteurs et danseurs ont répété depuis l'automne dernier. Habitants de Secondigny et des communes environnantes, ils exercent mille et un métiers. Ils appartiennent aux deux troupes de théâtre de la ville, l'une liée à l'école publique, l'autre plus proche de l'école privée. Parce que leurs salles de théâtre n'étaient plus aux normes depuis trois ans, elles unissaient pour la deuxième fois leur passion du jeu sous les étoiles du logis du Retail. En attendant de retrouver une vraie salle de spectacle pour poursuivre leur travail de création en campagne.

par Marie-Gabrielle Miossec (publié le 5 juillet 2002)