A la séance du 11 février 1947, le cinéma Madeleine à Paris présente, comme c'était alors l'habitude, deux films. Après «Saludos amigos», de Walt Disney, on projette «Farrebique ou les quatre saisons», de Georges Rouquier. Au bout de quinze jours d'exploitation, «Farrebique» tient le haut de l'affiche et rencontre un gros succès populaire.

Le film, réalisé en 1946, a été tourné dans une ferme de l'Aveyron, dans le village de Goutrens. Les acteurs ne sont pas les héros du moment, ceux de «Citizen Kane», de «Rome ville ouverte» ou encore de «La Bataille du rail», mais une famille de paysans du Rouergue et les habitants du village, que l'auteur connaît de longue date.

Les prises de vues, échelonnées pendant toute une année, de décembre 1944 à novembre 1945, mettent en scène l'intimité d'une famille. Pour les besoins du scénario, l'auteur a procédé à quelques modifications. Dans la réalité, Henri, le frère cadet, est marié, un autre frère, alors prisonnier, est ignoré.

E. Berne et Y. Laplanche, de l'IDHEC, résument ainsi le déroulement des saisons: «Nous sommes à l'automne. La ferme, ses habitants, ses occupations nous sont présentés. Le grand-père propose à la famille d'agrandir la maison. Le froid vient et ce sont les longues veillées d'hiver. (…) On prend la décision de reconstruire la maison. Les femmes rêvent de l'installation de l'électricité qui dépend du bon vouloir du père Fabre, le voisin. Le printemps arrive, c'est l'éveil de la terre, des plantes, des animaux. La femme de Roch a un enfant. On installe l'électricité. L'été amène la fenaison, la moisson. Survient l'accident d'Henri, qui se casse la jambe: on ne fera pas la maison cette année, mais le blé est beau…»

Le refus du jury du festival de Cannes de le présenter à la sélection officielle de 1946 scandalise le critique de cinéma André Bazin.

Présenté hors sélection, il obtient le Grand prix de la critique internationale avant d'accumuler les récompenses: Grand prix du cinéma français en 1947, médaille d'or à Venise en 1948, Grand Epi d'or à Rome en 1953.

«Farrebique» n'a pas d'équivalent dans le cinéma français. Marcel Carné, dans «La Rue du 4 octobre 1946», se dit complètement bouleversé par le film. Jean-Georges Auriol, dans le quatrième numéro de «La Revue du cinéma» de janvier 1947, compare le talent de Rouquier à Flaherty, à Ivens, à Dovjenko.

Dans «Etoiles» (1946), Jean Painlevé déclare: «Une grande partie de la poésie qui jaillit de ce film tient à ce qui n'est pas dit, à ces visages dont la vie intérieure se laisse à peine deviner. Il fallait pour réaliser ce tour de force un metteur en scène imprégné de la vie des fermes et des champs.»

Avec «Farrebique», Georges Rouquier, né à Lunel-Viel, dans l'Hérault, en 1909, n'en est pas à son premier coup d'essai. Cet apprenti typographe, «monté» à Paris à l'âge de 16 ans, passionné de cinéma, économise pour faire ses premières armes de cinéaste.

En 1929, avec 2.500 francs en poche, il rejoint son Midi natal et tourne «Vendanges». Malgré de bonnes critiques, ce film muet ne fait pas recette au moment où la parole accompagne désormais les images. Le manque de moyens réduit les espoirs de Rouquier à néant. En 1942, sa rencontre avec le producteur Etienne Lallier lui permet de renouer avec son rêve. Il tourne «Le Tonnelier», récompensé au congrès du film documentaire de 1943, et réalise des films de commande: «Le Charron», «La part de l'enfant» et «L'économie des métaux».

Le tournage de «Farrebique» lance son atypique carrière. Trente huit ans après, il réalise un autre rêve: donner une suite à «Farrebique». Ce sera «Biquefarre», qui obtient le Prix spécial du jury au festival de Venise en 1983.

par Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau, du pôle rural du MRSH (Maison de la recherche en sciences humaines de l'Université de Caen) (publié le 5 décembre 2008)