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Dossier « J’ai vendu Hercule, un taureau sans cornes, 15 000 euros »

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Une quinzaine d’éleveurs charolais et limousins ont présenté une quarantaine d’animaux sans cornes le 25 avril à Chénérailles, dans la Creuse. © M.-F. Malterre

Chez Daniel Peyrot, passionné de génétique limousine, les performances des animaux sans cornes ont rattrapé celles des cornus.

«Quand je me suis lancé dans la sélection d’animaux sans cornes, mes collègues me disaient que j’étais fou », se souvient Daniel Peyrot, à la tête de 110 vaches limousines à Vallière, dans la Creuse. Je venais d’obtenir un prix de championnat au concours général à Paris avec mon taureau Joyau. Pour eux, la prise de risque était énorme. »

En effet, prendre une telle décision, impliquait un retour en arrière en ce qui concerne les performances. En termes de développement squelettique et musculaire, les animaux sans cornes de l’époque étaient très en retard par rapport à la moyenne des bêtes standard. « Les discussions avec Louis de Neuville, ancien président de la race limousine au milieu des années 1990, ont participé à forger ma conviction sur l’intérêt du caractère, explique Daniel. Il était visionnaire et il était convaincu que ce critère était une voie d’avenir. »

Moins de travail

Au début de sa carrière, Daniel voyage beaucoup avec l’organisme de sélection de la race. Il participe en particulier à des jugements d’animaux en Argentine. « J’y ai découvert des pratiques très diversifiées par rapport aux nôtres. Les animaux sans cornes étaient beaucoup plus répandus », explique-t-il. Ces échanges continuent de nourrir les réflexions du jeune exploitant. La charge de travail que représente l’écornage a toutefois lourdement contribué au « virage vers le sans cornes ». « Je travaille en entraide avec plusieurs voisins. Nous nous répartissons les gros chantiers et j’étais en charge de l’écornage. Cette tâche me prenait 10 jours par an pour plus de 350 veaux. » En plus du temps « perdu », cette corvée est source de stress pour les animaux et de risques pour les éleveurs.

Au début des années 2000, d’autres pays étaient déjà engagés dans des programmes de sélection de ce gène dans la race limousine. « Pour acquérir de la génétique, nous avons créé un groupe d’une soixantaine d’éleveurs en 2004, avec l’appui de la société KBS : « Polled excellence », ajoute Daniel. Des paillettes et des embryons de taureaux sont achetés, en particulier au Canada. Viking est le premier taureau né sur l’exploitation de l’éleveur creusois.

De meilleures croissances

À cette époque, Daniel est cependant déçu par les phénotypes des veaux qui naissent. Les morphologies ne sont pas à la hauteur du standard de la race. Mais au début des années 2010, après plusieurs accouplements, certaines naissances présentent de bons résultats. Frisson a obtenu cette année-là un ISevr de 121. Daniel continue de garder des femelles. Hercule, un fils de Frisson, est vendu 15 000 euros aux enchères en 2013 à Brive-la-Gaillarde, en Corrèze. Aujourd’hui, les performances des animaux sans cornes ont dépassé celles des cornus. « En 2018, lors du contrôle de performances à 210 jours, les mâles sans cornes pesaient en moyenne 304 kg, et les cornus 12 kg de moins », détaille Anthony Lemasson, technicien à Bovins croissance.

Pas de course à l’homozygote

Du côté des femelles, l’écart était moins marqué. Les cornues étaient toutefois en retard de 3 kg par rapport aux sans cornes. Lors du pointage en 2018, les mâles sans cornes ont obtenu la note de 68 en développement musculaire (DM), de même en développement squelettique (DS). Pour les femelles sans cornes, le score était de 67 en DM et 70 en DS. La moyenne des cornues était proche, avec 66 pour le DM et 71 pour le DS. »

En 2019, les croissances des 13 femelles évaluées s’établissent à 1 028 g/j entre 0 et 4 mois et 1 088 g/j entre la naissance et 7 mois. Pour les mâles, les GMQ mesurés sont de 1 222 g/j entre 0 et 4 mois et 1 284 g/j entre 0 et 7 mois. « Ces résultats sont d’autant plus intéressants qu’ils sont obtenus en conduite de plein air intégral », souligne Anthony Lemasson.

« Aujourd’hui, j’achète moins de sans cornes, précise Daniel. J’ai un socle suffisant de 80 femelles. Mon but est de progresser sur l’ensemble des caractères. Je cherche des taureaux "marqueurs" performants. » La quête de l’animal parfait est une obsession pour ce passionné, qui transmettra prochainement son exploitation et son expérience à ses successeurs…

« En 2018, les mâles sans cornes pesaient 304 kg à 210 j en moyenne, soit 12 kg de plus que les cornus », indique Daniel Peyrot(à gauche), en compagnie d’Anthony Lemasson, du contrôle de croissance. © M.-F. Malterre
Une demande de plus en plus importante

Pour la première fois, une journée technique dédiée au gène sans cornes était organisée à Chénérailles dans la Creuse, le 25 avril. Une quinzaine d’éleveurs limousins et charolais avaient amené une quarantaine d’animaux des deux races, à l’initiative de la chambre d’agriculture de la Creuse. Le département, qui compte 100 000 vaches limousines et 68 000 charolaises, était bien placé pour réunir les deux races sur le sujet. « Le gène sans cornes est naturellement présent dans l’espèce bovine », rappellent les techniciens de la chambre.

Il y a vingt ans, une poignée d’exploitants sélectionneurs se sont intéressés au caractère, à l’image de Daniel Peyrot. Aujourd’hui, la diffusion est beaucoup plus large que la base de la sélection. De nombreux naisseurs-engraisseurs d’animaux destinés à la boucherie semblent se préoccuper davantage de ce critère. L’affluence sur le marché de Chénérailles le 25 avril semble en témoigner.

Si la demande pour des animaux reproducteurs sans cornes est de plus en plus importante, c’est avant tout parce qu’ils représentent un gain de temps alors que les effectifs dans les exploitations augmentent sans cesse. C’est une corvée en moins pour s’adapter aux bâtiments équipés de cornadis, qui exigent souvent l’absence de cornes.

« Avec des bêtes porteuses du gène sans cornes, le bien-être animal est amélioré, souligne Boris Boubet, vétérinaire au Groupement de défense sanitaire (GDS) de la Creuse. L’écornage est une étape stressante pour les veaux. Et qui dit stress, dit moins de performances et davantage de pathologies. » Sur les aires paillées, les bovins sans cornes sont également moins agressifs, ce qui minimise les risques de blessures ou même d’avortement. C’est pour cela que les ateliers d’engraissement, en France comme à l’étranger, préfèrent acheter des broutards sans cornes.

La plaie d’écornage est par ailleurs un « territoire » propice à la ponte des mouches et notamment de Wohlfartia magnifica. Ce parasite, qui fait des ravages dans les troupeaux de brebis dans la Vienne et en Haute-Vienne, a été observé à deux reprises sur des bovins dans la Creuse en 2018.

Le gène sans cornes, c’est aussi du bien-être pour l’éleveur, qui évite ainsi d’accomplir une tâche stressante.

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Cet article est paru dans La France Agricole

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