Une forte dynamique de conversions en grandes cultures (GC) bio est observée depuis cinq ans. La hausse des surfaces a même atteint 17 % en 2019 par rapport à 2018 (+ 11 % d’exploitations, de plus en plus grandes et spécialisées en GC). En céréales, la surface a été multipliée par trois entre 2011 et 2019, pour atteindre 423 000 ha (convertis ou en C2, c’est-à-dire en deuxième année de conversion). Une progression comparable s’observe pour le maïs et les légumineuses. Le colza reste faible car très technique, tandis que le pois et la féverole pourraient reculer au profit du soja, du fait de la nouvelle réglementation pour l’alimentation des élevages bio (lire page 44).

Rentabilité sur la rotation

« Pour se lancer en bio, il faut être solide économiquement et surtout être très bon techniquement », estime Thomas Herbin, ingénieur-conseil au CDER de la Marne. Il faut aussi avoir à l’esprit que « la rentabilité se calcule sur la rotation », explique Frédéric Mony, co-directeur de Probiolor, coopérative spécialisée 100 % bio dans le Grand Est. Car certaines cultures, comme la luzerne restituée, ne servent pratiquement qu’à la plante suivante ou apportent des bénéfices plus ou moins directs. Autrement dit, ces cultures « ne sont pas rentables à l’année, mais jouent un rôle agronomique rémunérateur pour l’ensemble du système. C’est d’autant plus vrai en bio », souligne Amélie Carrière­, animatrice de la filière agri­culture biologique chez Arvalis.

Au sein des cinq fermes types bio mises en place par Arvalis en 2013 (1), les systèmes sont jugés rentables. « Les rotations plus diversifiées et les prix de vente plus stables confèrent une robustesse économique plus importante à ces exploitations, sous réserve d’une maîtrise technique des parcelles, d’une optimisation des charges et d’une bonne valorisation des productions », souligne l’institut technique.

La rentabilité des GC bio pourrait toutefois évoluer avec la nouvelle définition des élevages industriels, qui exclut depuis le 1er janvier 2021 certains effluents­ pour fertiliser les cultures. « Pour pallier ce manque de fertilisants, il faudra demain développer les échanges entre les céréaliers et les éleveurs, optimiser les pratiques de fertilisation et mieux raisonner le système de cultures, par exemple en introduisant des plantes de services comme les légumineuses, les couverts ou les intercultures », estime Amélie Carrière.

Différents scénarios ont été simulés sur les cinq fermes types bio d’Arvalis. La substitution des fientes, par exemple, entraîne systématiquement une hausse des charges d’engrais. « Dans les situations d’impasse de fertilisation et de substitution azotée, les bilans NPK mettent en lumière des carences importantes en éléments minéraux », révèle l’institut technique. Avec à la clé des pertes de fertilité des sols et de rendements, donc de rentabilité à moyen et long termes. « Or, en bio, c’est compliqué de corriger ces problèmes, donc autant assurer la fertilisation même si ça coûte un peu plus cher en charges, conseille Amélie Carrière. On voit qu’on ne dégrade pas énormément la marge nette et cela permet d’assurer la rentabilité du système à plus long terme. »

Avant de se lancer, il faut donc raisonner son système de culture, prendre en compte sa disponibilité en effluents. S’ils viennent de loin, c’est moins rentable. L’accès aux fertilisants organiques comme les PAT (2) ou les composts de déchets verts reste possible, « mais il existe une incertitude sur les prix de ces produits dont la disponibilité pourrait se réduire sur le marché », juge-t-elle.

Sécuriser les débouchés

Pour rester rentable, il faut aussi sécuriser ses débouchés. Jérôme Caillé, président de la commission bio de la Coopération agricole, conseille avant de se lancer de contractualiser sa production. L’enjeu est que l’offre soit le plus en adéquation possible avec la demande française. Or l’équilibre est fragile. « Jusqu’à présent, la production de grandes cultures bio (céréales, pois et féveroles) peine à atteindre la demande du marché », analyse Marianne Sanlaville, responsable de la structuration des filières bio à la Coopération agricole. Le soja et le tournesol sont aussi largement déficitaires. « On a du mal à ressentir si le marché va être porteur ou pas dans les mois qui viennent à cause du contexte lié à la Covid-19, indique-t-elle. Le marché de la meunerie donne, par exemple, l’impression d’un ralentissement, mais est-ce à cause de la crise sanitaire ? » La France est toujours importatrice de blé tendre pour la farine, car il y a un déficit de production malgré la hausse des surfaces. « Toutefois, si la récolte 2021 est bonne, on pourrait atteindre la demande. » Même interrogation pour l’orge bio, le secteur de la malterie étant fortement impacté par la Covid. « Mais le marché reste porteur pour cette céréa­le », assure Marianne Sanlaville. Du côté de l’alimentation animale, les incorporations de céréales se calment sur cette campagne après une croissance à deux chiffres ces dernières années.

« Il n’y a pas de surproduction pour les grandes cultures bio, confirme Frédéric Mony. Seul bémol en ce moment : les cours du conventionnel sont en train de remonter et arrivent à des niveaux très proches de ceux du C2 (payé moins cher que le bio, N.D.L.R.). » Cela entraîne « des problèmes de commercialisation et certains producteurs réfléchissent à deux fois pour valoriser leur deuxième année de conversion et préfèrent rester sur le conventionnel », détaille-t-il. Selon lui, il y a des produits sur lesquels la demande est en train de se tasser, par exemple pour le maïs en deuxième année de conversion. Son prix a reculé du fait d’une très forte production l’an dernier, notamment dans le Sud-Ouest.

Planification nécessaire

« Beaucoup de surfaces ont été emblavées sans que cela soit concerté, explique le responsable de Probiolor. En tournesol, on est aussi un peu à saturation en deuxième année de conversion. » Et d’insister : « Si les producteurs sont dans une optique de produire sans faire attention à ce qui se fait vers chez eux, ça ne pourra aller que vers un tassement des prix. Face aux résultats du plan Ecophyto, le gouvernement réfléchit à encore augmenter les enveloppes d’aides au bio. C’est très bien, mais il faudrait que cela soit organisé. » Frédéric Mony est ainsi favorable à ce que les aides à la conversion ne soient accordées « que si la commercialisation est planifiée via un contrat passé entre le producteur et un metteur en marché ».

Pour l’instant, les prix des GC bio se maintiennent, « c’est ça qui fait notre force », insiste Jérôme Caillé. Ils oscillent entre 400 et 450 €/t pour le blé meunier, 250 et 300 €/t pour le maïs, 380 et 400 €/t pour le pois et la féverole. « Mais nous sommes à un moment crucial, juge Frédéric Mony. Il y a encore beaucoup de conversions, alors qu’on ne sait pas si le niveau de la demande va rester toujours aussi fort, sachant que la crise de la Covid pourrait impacter le pouvoir d’achat des consommateurs. C’est bien pour cela que la planification est essentielle. »

I.E., S.B. et B.Q.

(1) Fermes fictives et ancrées dans un contexte pédoclimatique précis.

(2) Protéines animales transformées.

Témoignage
« Notre système est rentable, mais le tri reste une contrainte pour bien valoriser la production » Estelle et Pascal Vuillaume, agriculteurs en polyculture-élevage à Andilly (Meurthe-et-Moselle)

« Nous avons converti notre exploitation en 2013. Blé, tournesol, avoine, mélanges triticale-pois et luzerne-trèfle sont cultivés sur 70 ha, les 107 ha restants sont en prairies. Tout est contractualisé avec la coopérative Probiolor, sauf pour la luzerne, en partie vendue sur pied. Notre système est rentable, mais cela doit se raisonner sur notre rotation de huit ans. Il faut accepter que des cultures gagnent plus ou moins d’une campagne sur l’autre. La marge brute du blé atteint de 800 à 900 €/ha (hors aides Pac et bio). Pour la luzerne (qui reste trois ans en culture et est broyée une fois par an), elle se situe à 300 €/ha. Cela baisse la rentabilité globale, mais nous n’avons pas le choix. Les charges opérationnelles ne dépassent pas 150 €/ha. Les aides bio permettent d’investir dans du matériel spécifique (travail du sol, stockage, triage). Tout est trié à la ferme, ce qui est une grosse contrainte mais est nécessaire pour bien conserver et valoriser les productions. »