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Dossier Et si on déspécialisait les fermes… ou les territoires

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Des partenariats éleveur-céréalier se montent autour de la luzerne, qui intéresse les premiers pour sa valeur fourragère et les seconds pour ses atouts agronomiques. © Sébastien Champion

La coopération entre exploitations spécialisées peut être mutuellement bénéfique. Quand elle fonctionne !

Il arrive que des vaches ou des moutons reviennent fouler le sol d’une exploitation dont ils avaient disparu pendant des années. Pour installer un associé ou gérer des problèmes agronomiques, certains céréaliers recréent un atelier d’élevage. Souvent des ovins, qui ne nécessitent pas ou peu d’investissement en bâtiment. En plus de ramener de la matière organique via leurs effluents, ils peuvent valoriser des couverts d’interculture en pâturant tard en saison, là où des bovins tasseraient le sol.

Ce choix, Hugues Fischer, céréalier sur 180 ha en Haute-Marne, l’a fait. Après avoir fait pâturer ses couverts d’interculture par les brebis d’un éleveur, cet hiver, il a décidé de franchir le pas et de racheter 150 brebis. Le céréalier avait accueilli le troupeau sur 80 ha de couverts en mélange (féverole, radis, trèfle, phacélie…), de mi-octobre à mi-février. « À la base c’était pour rendre service à cet agriculteur qui manquait de fourrage », précise-t-il. Mais il s’estime aussi gagnant : « Je n’ai pas à détruire le couvert et les brebis ont apporté de la fumure. Et elles ont sans doute fait un peu fuir les mulots, qui nous posent un problème en semis direct. »

Pour lui, la création de la troupe ovine se fait avec le minimum d’investissement : « Les brebis, de race rustique, seront élevées en plein air intégral, et tout l’aliment sera autoconsommé. » Leurs effluents seront particulièrement précieux pour gérer la fertilisation, alors que l’exploitation entame sa conversion bio ce printemps.

Recréer du lien

Plus rarement, ce sont des bovins qui réapparaissent (lire ci-dessous). Mais le plus souvent, la décision de se spécialiser, résultant d’un choix personnel (peu d’attrait pour l’élevage) ou dictée par des contraintes (de main-d’œuvre notamment), ne souffre pas de retour en arrière. Alors pourquoi ne pas recréer de la polyculture-élevage à l’échelle d’un territoire ?

Besoin de souplesse

Retisser des liens entre éleveurs et céréaliers : c’était le thème d’un GIEE porté par les Jeunes agriculteurs du Puy-de-Dôme, en 2015. « Les éleveurs viennent chercher de la paille chez les céréaliers de la plaine, mais les échanges s’arrêtent là alors que leurs effluents pourraient intéresser les céréaliers, explique le syndicat. Et puis on voulait recréer du lien entre ces deux mondes, qu’une certaine défiance sépare. » Pour des raisons de « manque de temps et d’éloignement géographique », le projet a fait flop…

Dans les Hauts-de-France aussi, un projet s’est monté pour « développer les coopérations entre éleveurs et céréaliers spécialisés », explique Claire Ramette, de l’association Agro-Transfert. Mais il s’est étiolé. Même si « des choses intéressantes se font, comme des échanges paille-fumier ou de la mutualisation de main-d’œuvre », l’association n’a pas réussi à entraîner les exploitations des territoires pilotes vers plus de collaboration. Un autre projet, visant à accompagner un groupe de polyculteurs-éleveurs vers plus de coopération entre atelier animal et végétal au sein de leur ferme, connaît par contre un vrai succès (lire p. 46). « Il est plus facile de se mettre d’accord avec soi-même qu’avec un autre exploitant », sourit un éleveur du groupe. « Pour que les échanges entre exploitations fonctionnent, il faut de la souplesse, confirme Claire Ramette. Les besoins de l’éleveur en fourrage, par exemple, fluctuent selon la météo alors que le céréalier a besoin d’être sûr de son débouché. Et la contractualisation, qui peut apporter cette sécurité, fait parfois peur. »

Une boîte à outils

Alors que les échanges entre céréaliers et éleveurs ont plus souvent été abordés et documentés sous les angles techniques et économiques, les aspects humains et juridiques sont primordiaux. Le projet Casdar Cerel, mené par la chambre d’agriculture du Centre-Val de Loire et l’Institut de l’élevage de 2014 à 2017, se penchait sur ces aspects-là. Plusieurs types de coopération étaient en place ou en phase de construction dans les territoires du projet : « Du classique échange paille-fumier jusqu’au prêt de foncier, en passant par l’échange de matériel, le pâturage des intercultures et l’introduction de protéagineux destinés à un éleveur dans l’assolement d’un céréalier », énumère Anne Brunet, à la chambre d’agriculture. La majorité de ces échanges étaient informels et le sont restés. Mais pour aider à développer et pérenniser ces collaborations, et répondre au « souhait de certains agriculteurs de sécuriser leur relation », le projet a abouti à l’élaboration d’un guide (lire ci-dessous). « Il n’est pas obligatoire de passer des contrats, insiste la chargée de mission. Mais il y a un cadre juridique à connaître. Par exemple, le fait de céder la récolte de la même parcelle chaque année entraîne un risque juridique. Pour éviter la requalification du bail, des précautions peuvent être prises. D’autre part, au regard du droit de la concurrence, un organisme de conseil ne peut pas donner un prix, même indicatif, pour des échanges de fourrage ; en revanche on propose une méthode aux éleveurs et céréaliers pour se mettre d’accord sur un prix de cession. »

Toutefois un contrat, même rédigé dans les règles de l’art, ne solutionne pas tout. « Il peut être un aboutissement, mais il faut d’abord avoir bien identifié les souhaits et contraintes de chacun. Le facteur humain est primordial : confiance, bonne entente et flexibilité. » Dans le cadre du projet Cerel, le premier facteur de réussite, cité par les agriculteurs impliqués dans des échanges éleveurs-céréaliers, était la bonne entente. Suivi par la proximité. « Au-delà de 15 à 20 km, il est très difficile de mettre en place des échanges pérennes », observe Anne Brunet. Recréer la polyculture-élevage à l’échelle des territoires devient alors compliqué lorsque l’élevage a trop reculé…

Un partenariat autour de la luzerne

Sur la zone de l’AOP Chavignol, des éleveurs caprins ayant peu de surfaces, ou peu productives, manquaient ponctuellement de fourrage. Non loin, des céréaliers recherchaient une nouvelle tête de culture pour répondre à des problématiques agronomiques. Le GIEE Luzerne du Cher s’est créé pour faire se rencontrer les besoins des uns et des autres. Des binômes céréalier-éleveur se sont créés, le premier implantant le fourrage dont le second avait besoin.

Céréalier sur 270 ha, en rotation blé-orge-colza depuis des années, Jean-Michel Duthou commençait « à rencontrer des difficultés de désherbage et à constater une baisse de rendement : il fallait trouver une solution pour allonger la rotation ». Sur ces sols argilo-calcaires froids et humides, les cultures de printemps sont « compliquées ». La luzerne paraissait intéressante, mais comment la valoriser ? « On a contractualisé il y a quatre ans avec un éleveur caprin qui faisait un peu de luzerne chez lui mais manquait de surface. Je vends sur pied : j‘installe la culture, j’apporte la fumure (phosphore et potasse), et je l’appelle quand la luzerne est en fleurs pour qu’il vienne récolter. » Le contrat porte sur une surface (17 ha) et un prix à la tonne de matière sèche enlevée. « à chaque récolte, on pèse quelques bottes et on fait une moyenne, multipliée par le nombre de bottes. La surface a été fixée de façon à couvrir les besoins de l’éleveur. Si la récolte est plus abondante une année, il est engagé par contrat à prendre le surplus, ce qui n’empêchera pas de discuter. » L’intérêt économique ne vient pas tant de la vente de luzerne, dont le rendement fluctue, que des avantages agronomiques « qui devraient se traduire par des avantages économiques ». S’il manque encore de recul pour voir tous les effets, Jean-Michel Duthou observe déjà la restructuration du sol. « On va aussi repartir avec des sols plus propres, qui feront baisser les charges d’herbicides. Et on devrait faire des économies d’azote. »

Un seul bémol : il n’a pas pu toucher l’aide aux légumineuses sur les 17 ha de luzerne. « Lors de la demande, il faut fournir une copie du contrat et le numéro de pacage de l’éleveur à qui on cède le fourrage. Or celui-ci demande déjà l’aide pour les 5 ha qu’il cultive : je ne peux pas refaire une demande concernant le même numéro de pacage. »

Quand les vaches font leur retour sur une ferme

Il avait dit qu’il remettrait des vaches sur sa ferme avant sa retraite. « Au départ de mon père, je ne me voyais pas assumer l’atelier lait tout seul, mais je n’étais pas fier d’avoir vendu l’élevage », sourit Philippe Collin, retraité depuis quatre mois. Il a tenu parole. Après avoir été céréalier spécialisé pendant dix ans en conventionnel, puis cinq ans en bio, il a d’abord créé un petit atelier porc, grâce à l’arrivée d’un associé en 2003. Aujourd’hui, il n’y a plus de cochons, mais 70 vaches laitières et leur suite valorisant 120 ha de surface fourragère, en complément des 240 ha de céréales bio. Neuf personnes vivent sur 360 ha : seul l’élevage (avec de la transformation) permet un tel ratio. « Sans élevage, on bute vite sur des limites agronomiques », témoigne-t-il. La diversification de l’assolement lors du passage en bio (introduction de lentille, lin, féverole, avoine, petit épeautre…) n’avait pas tout résolu. « Soit on est dépendant de l’achat d’engrais organique, soit on remet des surfaces fourragères, comme la luzerne qui est la plante reine mais qu’il est difficile de valoriser. Ici, il y a peu d’acheteurs de foin : ceux qui ont de l’élevage, c’est parce qu’ils ont des prairies permanentes. » Implanter une prairie pour la broyer ? « Avec de faibles potentiels, on ne peut pas se permettre d’avoir 20 % de surface improductive. » L’ancien céréalier avait vu décliner ses rendements, surtout en lentille, une « culture à marge », devenue trop fréquente dans les rotations.

Le retour des vaches a mis fin aux achats d’engrais et apporté des solutions agronomiques en valorisant 60 ha de luzerne. En recréant du bocage, il a aussi changé le paysage… « et les relations avec les voisins, qui préfèrent voir des vaches que de la poussière ! »

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Cet article est paru dans La France Agricole

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