«Mieux renseignés, notamment par une presse constituée de journalistes spécialisés sur les questions sanitaires et environnementales, les riverains se mobilisent. Ils font face à d’importantes difficultés pour voir leurs préoccupations liées aux pesticides prises en compte par les pouvoirs publics et les organisations agricoles, ce qui favorise une dynamique de confrontation. Elle peut s’installer ou évoluer vers des relations plus coopératives.

Résistances au dialogue

La connaissance et la proximité qu’ont les riverains avec les mondes agricoles concernés influencent la manière dont ils vont mettre en forme leurs revendications. L’évolution de leurs relations avec les agriculteurs dépend, elle, des contextes économiques de mobilisation. Ainsi, les relations sont facilitées dans le Limousin, où la filière pomicole est structurée autour de quelques interlocuteurs identifiés. A l’inverse, dans le Bordelais, où les modes de production et les intérêts économiques sont importants et parfois divergents, ces relations sont plus compliquées. Dans le premier cas, les pomiculteurs se sont engagés dans l’élaboration d’une charte de bon voisinnage. Dans le second, il est difficile pour l’interprofession de parler d’une seule voix sur les possibilités de diminution d’usage des pesticides, et les relations restent très conflictuelles.

Les organisations agricoles critiquent parfois la radicalité des contestations des collectifs de riverains. Cependant, il faut rappeler qu’il est souvent nécessaire pour eux de passer par des actions visibles et médiatiques pour se faire entendre, à plus forte raison au sein des territoires où l’activité agricole est une source importante de revenus. L’utilisation généralisée des pesticides a été une innovation technique dans les années 1950-1960, et repose sur des choix faits à cette époque, orientés vers la modernisation et les marchés d’exportation. Aujourd’hui, ces choix et leurs conséquences sont mis en débat. En démocratie, la confrontation fait partie du jeu. Elle permet de rentrer en négociation pour faire bouger les cadres réglementaires et législatifs.

Si les agriculteurs sont en première ligne face aux contestations des riverains, ils ne sont que le bout d’un système de production. Ce serait à eux de « bien faire » pour leur santé, pour celle des riverains, pour l’environnement… Pas si simple quand on considère que l’intégralité des filières agricoles repose sur l’utilisation de produits phytos. Les freins à l’émergence d’alternatives à ces produits se situent à tous les niveaux de ces filières. Une situation que les économistes qualifient de verrouillage socio-technique.

Chaîne de responsabilité

Au-delà des agriculteurs, il y a toute une chaîne de responsabilités qui inclut les industriels et les pouvoirs publics. Nos travaux montrent qu’une des responsabilités de ces derniers est de n’avoir pas assez orienté les politiques scientifiques vers l’acquisition de données crédibles et indépendantes, permettant d’évaluer les expositions aux pesticides et leurs effets sur la santé des travailleurs agricoles, puis sur celle de la population. Aujourd’hui, l’usage des pesticides fait l’objet d’un fort encadrement réglementaire, qui alimente la confiance des agriculteurs. En même temps, des incertitudes sur l’efficacité réelle des dispositifs préservant la santé de tous soulèvent des interrogations. »