Minisommaire

1.«Nous sommes une espèce en voie de disparition»

Moins de femmes, davantage de statut

2.«J'avais la volonté de travailler en agriculture»

Gérer les complémentarités

3.«La vie à l'endroit»

Favoriser l'accès des femmes à l'emploi: une volonté politique

4.«Chacun dispose de son atelier»

Une formation sur la dimension humaine

1. «Nous sommes une espèce en voie de disparition»

Le souhait de Nicole et Jean-Luc Gallot : qu'un couple compte comme deux associés à part entière.

Nicole Gallot a travaillé seize ans au Crédit agricole et seize ans au sein de l'EARL de Saint-Héand (Loire): «A dix-huit ans, avec un Bepa en poche, j'ai commencé au guichet. En 1990, j'étais responsable d'agence à vingt-cinq kilomètres de la maison.» Les difficultés de santé de sa deuxième fille l'encouragent à s'arrêter. «Je savais que je gagnerais moins, mais cela devenait ingérable pour les enfants. Et mon mari allait se retrouver seul avec le troupeau laitier après le départ de ses parents.» Elle décide de rejoindre son mari. «J'ai eu des prêts JA mais pas de quotas supplémentaires. Je voulais un statut tout de suite. Au départ, nous avions juste le droit de payer la MSA sans obtenir de points de retraite supplémentaires. Depuis, la règle a changé. Nous avons également fini par obtenir des quotas complémentaires.» Les premières années seront difficiles. En 1996, ils construisent enfin un bâtiment fonctionnel pour les animaux.

Le travail à l'extérieur encouragé

Jean-Luc, son mari, poursuit: «Les femmes installées en Gaec sont mieux reconnues fiscalement. Et puis les banques apprécient un couple dont l'un a le quota et l'autre un salaire de l'extérieur. Les couples qui travaillent ensemble comme nous sont une espèce en voie de disparition. Le système nous pénalise : le mari et la femme qui s'installent séparément ont davantage de droits.»

Moins de femmes, davantage de statut

Le nombre de femmes actives en agriculture a été divisé par deux en quinze ans. Celles qui restent accèdent lentement à un statut.

Selon une étude Agreste (1), il y avait 290.000 femmes actives sur les exploitations professionnelles en 2003 et 590 000 hommes. Lors des quinze dernières années, le nombre d'agricultrices s'est réduit de moitié alors que le nombre d'agriculteurs diminuait d'un tiers. Sur 100 agricultrices, 37 sont exploitantes (chefs d'exploitation ou co-exploitantes), 14 sont salariées et 40 travaillent comme conjointes non salariées. La chute du nombre de conjointes non salariées est vertigineuse: il a été divisé par trois en quinze ans. Les jeunes femmes de moins de trente ans sont les plus absentes. Sur celles qui restent, un quart exerce en complément une activité en dehors de l'agriculture.

En revanche, le nombre d'exploitantes a progressé, en particulier grâce à la co-exploitation: le nombre de co-exploitantes est passé de 15.900 à 45.000 (dont 24 900 conjointes co-exploitantes). Le nombre de chefs d'exploitation reste stable, aux alentours de 61.400. Les co-exploitantes ont une moyenne d'âge plus basse.

Les jeunes exploitantes de moins de 40 ans sont à égalité avec les hommes côté diplômes, mais ils sont issus de l'enseignement général. Cette situation les pénalise lors de la demande de dotation à l'installation. Quant aux conjointes non salariées, 80% d'entre elles n'ont aucune formation agricole et moins de 5% suivent une formation continue.

(1) Agreste primeur, mars 2006: «En agriculture, la parité n'est pas de mise», de Solange Rattin.

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2. «J'avais la volonté de travailler en agriculture»

Selon Françoise Thizy, «l'important est d'avoir un projet de vie, de se faire confiance et de partager tâches et responsabilités».

«Je voulais travailler en agriculture mais je n'avais pas les connaissances de base», explique Françoise Thizy. Fille de la ville, elle décide de faire un stage en Lozère après un bac scientifique: «Mon maître de stage voulait que je garde les enfants. Moi je voulais traire. Il a été courageux. Il m'a laissé apprendre tout en m'expliquant que je devais travailler avec les mains mais aussi avec la tête.»

Penser individuellement et agir ensemble

Elle passe un BTS et travaille sept ans comme comptable au centre de gestion agricole de la région: «Cette proximité avec les chiffres m'a donné accès à une intimité avec la vie profonde des exploitations.» Pierre, son mari, revenu par choix sur l'exploitation de ses parents s'installe en Gaec avec son frère à Sainte-Catherine (Rhône). Très vite, le Gaec est dissout en 1989. «L'évolution du travail des comptables ne me plaisait pas. J'étais prête à m'installer.» L'exploitation compte alors 40 hectares et trente vaches laitières. «Nous sommes polyvalents dans le travail. Cela nous donne de la souplesse. Au début, lors des chantiers de la Cuma d'ensilage, je tenais la fourche en bas du silo. Maintenant, je monte aussi sur le tracteur. Je suis élue de base à la chambre d'agriculture, investie dans la formation avec Vivea. Chaque agriculteur a sa part de possibilité d'action. Nous pouvons penser individuellement et agir ensemble. En ce moment, je consacre beaucoup de temps à la création d'une fromagerie avec un artisan et quinze autres exploitants. Je vais ralentir un peu sur ce dossier. Pierre vient de prendre davantage de responsabilités dans la laiterie. A chacun son tour.»

La responsabilité des femmes dans l'exploitation n'est jamais gagnée: «Il faut dire les choses. Si un stagiaire l'oublie, je lui rappelle qu'ici il y a deux exploitants. Lorqu'un représentant me dit "Ah! Il n'y a personne" parce que mon mari est absent, je le reprends. Avec mon mari, nous partageons un fond commun de valeurs. Le statut est un emballage juridique nécessaire mais pas suffisant. L'important, ce sont les discussions professionnelles, avoir confiance en l'autre et toujours se former. » Françoise garde intacte sa capacité d'aller de l'avant: «Lors d'échanges avec des agricultrices du Burkina Faso, elles nous ont demandé à nous, femmes: "Qu'est-ce que tu fais pour survivre?" Cela m'a secouée. Au lieu de nous plaindre, agissons. Menons des actions ensemble: hommes et femmes, agriculteurs et ruraux, producteurs et consommateurs.»

Gérer les complémentarités

Selon Alice Barthez, sociologue, chacun doit dire ce qu'il veut pour que règne une bonne entente entre les personnes qui travaillent sur une exploitation. Alice Barthez intervenait récemment devant des agriculteurs et agricultrices au cours d'une journée organisée par Vivea Rhône-Alpes. Cette journée était consacrée aux nouvelles complémen- tarités entre les personnes qui travaillent sur une exploitation agricole. Selon son expérience, «chacun doit penser indépendamment de l'autre et se dire : qu'est-ce que je veux? Quel est mon projet professionnel? Si chacun aborde cette question, il aura la flamme, l'enthousiasme. Dans un premier temps, mieux vaut rester très primaire et mettre au clair ces différences. Ceux qui vont travailler ensemble négocient ensuite après s'être demandé : qu'est-ce que je suis prêt à lâcher? Qu'est-ce que je ne peux pas lâcher? A la structure hiérarchisée de la famille d'autrefois a succédé une complémentarité non hiérarchisée. Aujourd'hui, discuter du statut juridique ne suffit plus. Les femmes doivent arriver à dire quel est leur projet professionnel dans l'exploitation, ce qu'elles veulent.»

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3. «La vie à l'endroit»

Pour retrouver un rythme régulier, Guylaine Piet a quitté l'hôpital pour rejoindre le Gaec laitier de son mari et de son beau-frère.

«J'ai mis ma profession entre parenthèse après neuf ans d'activité. Etre infirmière en réanimation, élever deux enfants avec un mari éleveur laitier, cela me contraignait à un rythme insupportable. En 1999, mes parents ont laissé leur ferme. Aucun de mes six frères et soeurs ne voulaient reprendre. Avant d'être infirmière, j'avais obtenu un Bepa « services en milieu rural » puis un BTA. J'ai repris leurs 19 hectares et leur quota de 170 000 litres puis j'ai rejoint le Gaec de mon mari et de mon beau-frère. Ils exploitaient 40 hectares à Saint-Georges-des-Gardes (Maine-et-Loire) et détenaient un quota de 300 000 litres. Aujourd'hui, je trais le matin, parfois le soir. Je participe au travail administratif avec mon mari. Au début, c'est dur de se faire à la façon de travailler de l'autre. Je ne suis pas paysanne à 100 % de mon temps. J'ai une part plus réduite du capital et aussi du résultat. Nous avons retrouvé une harmonie familiale. J'ai pris des engagements bénévoles dans l'association famille rurale. La semaine prochaine, nous recevons une Burkinabé sur l'exploitation dans le cadre de l'AFDI. Ce ne serait pas possible si j'étais encore à l'hôpital.»

Une harmonie familiale

Dominique, son mari, approuve: «Cela choque beaucoup de gens, surtout économiquement. Mais, en production laitière, travailler seul ce n'est pas possible.» Guylaine poursuit: «Mes parents ont tellement travaillé. Ils ont payé nos études avec le tabac. Malgré le travail, nous avons eu une superbe enfance. Pour nous, c'est différent : malgré les contraintes du lait, nous avons la liberté, l'indépendance et un rythme de vie régulier. Infirmière, je faisais les trois-huit à l'hôpital. C'était la vie à l'envers», conclut Guylaine, qui n'exclut pas de reprendre un jour son métier.

(1) Agriculteurs français et développement international.

BRIGITTEBICHE, sociologue

«Favoriser l'accès des femmes à l'emploi : une volonté politique»

Brigitte Biche, spécialiste en développement local, a participé à deux études pour le compte du ministère de l'Agriculture (1) qui abordaient la place des femmes dans le milieu rural. « Pour favoriser l'accès des femmes à l'emploi, il faut une volonté politique. Une femme sur deux n'exerce pas le métier qui correspond à sa formation initiale. Il faudrait assurer des passerelles entre secteurs professionnels, investir dans la formation continue à dispenser au plus près possible des territoires, encourager la validation des acquis de l'expérience. Les centres de formation doivent réfléchir davantage à la répartition des tâches professionnelles mais aussi domestiques entre hommes et femmes. Pourquoi enfermer les femmes dans des compétences dites féminines peu qualifiées, peu rémunérées? Dans l'enseignement agricole, les filles sont majoritaires dans le secteur des services et les garçons dans le secteur technique. Sur le terrain, les agricultrices se voient régulièrement opposer leur faiblesse physique alors que la manutention sur les exploitations a bien changé.» Selon Brigitte Biche, nier l'interdépendance de la vie privée et professionnelle est une erreur: «La réflexion doit s'étendre sur les temps sociaux, sur les services aux familles, en particulier sur la petite enfance. Paradoxalement, au moment où l'agriculture essaie de s'ouvrir, le métier se ferme aux femmes. Le regard sur elles devra encore changer. Souvent, le travail de la femme au-dedans comme au-dehors est considéré comme appoint, même si elle fait vivre la famille. Enfin, les femmes ont à prendre une place qu'on ne leur donnera pas spontanément.»

(1) «Les parcours professionnels et les besoins en qualification des femmes salariées et non salariées en milieu rural», de B. Biche, J. Le Monnier et M. de Gouville de Relier. «Les obstacles au travail des femmes dans le secteur agricole», de P. Muller du CNRS.

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4. «Chacun dispose de son atelier»

Jackie Saad a rejoint l'exploitation de Jean-Luc. Elle souhaite des formations professionnelles adaptées aux attentes des femmes.

Jackie Saad a repris ses études pour passer son BTA à 30 ans: «Mon mari élevait des chèvres. Tout en travaillant à l'extérieur, je l'aidais régulièrement. J'avais envie de me lancer dans l'agrotourisme.» Séparée de son époux, elle poursuit ses études et commence une formation de BTS: «Jean-Luc, mon nouveau compagnon, s'est installé en 1998 sur l'exploitation laitière de ses parents à Saint-Martin-La-Plaine (Loire). Au départ, j'envisageais de travailler dans le para-agricole ou de m'installer. J'avais toujours eu cette envie. Mais mon projet n'était pas encore abouti. » En 1999, elle prend un congé parental de trois ans. «J'élevais à cette époque mes deux enfants. A la fin de mon congé, il fallait que je me «statue». Je ne voulais pas aller à l'extérieur. Jean-Luc, lui, allait passer au réel et préférait créer une société à ce moment-là. Cela m'a obligée à me dépêcher. Nous avons créé une SCEA.

Se faire sa place

Au début, j'ai travaillé avec mon compagnon dans les vaches laitières. Ce n'est pas toujours facile de se faire sa place malgré une expérience passée, de se faire expliquer les gestes.» Pour faciliter le dialogue, elle suit une formation en communication. «Je voulais créer un atelier pour avoir ma place. J'ai réfléchi à la transformation fromagère. Et puis j'ai suivi une formation avicole pour élever des poules pondeuses en bio. Jean-Luc avait un petit quota laitier. Et lors de mon installation, en 2003, on ne m'avait accordé aucun litrage supplémentaire en argumentant que je n'avais pas d'expérience professionnelle.»

Par la suite, le quota de l'exploitation sera augmenté de 20 000 litres après l'abandon des vaches allaitantes puis à nouveau de 10 000 litres en 2004. « En juin 2004, j'ai fait le stage de 64 heures pour obtenir un PAM. Le prêt et la nouvelle demande de quotas de 14 000 litres ont été accordés. J'ai créé mon propre atelier de poules pondeuses. Nous nous entraidons bien sûr, en particulier pour la traite. Je souhaiterais cependant qu'il existe des stages de mécanique ou de conduite de tracteurs pour les femmes. Une fois, j'ai andainé. Mais j'aurai besoin d'une initiation.»

Une formation sur la dimension humaine

Vivea Rhône-Alpes vient d'organiser une journée pour aller « vers de nouvelles complémentarités entre les personnes travaillant sur les exploitations agricoles pour rompre l'isolement et la fragilisation (1) ». Selon l'animatrice, Gutty Pichard: «Les agriculteurs et les agricultrices ont besoin d'être accompagnés sur la dimension humaine de leur activité. Tôt ou tard, ils seront confrontés à la question « comment travailler ensemble?» Elle se pose dans les Gaec, entre conjoints exploitants mais aussi au sein des Cuma, avec les partenaires extérieurs. « Cela nécessite de travailler en partant des projets des personnes, car si on modélise l'être humain, on le nie. Les conseillers devraient être sensibilisés à cette approche qui nécessite d'écouter les gens, de leur donner la parole et de valoriser ensuite la complémentarité entre les personnes.»

Dans le cadre du programme européen Kaleinove, Vivea Rhône-Alpes a enquêté sur les facteurs de fragilisation du milieu: «Nous avons interrogé des femmes sur leur place en agriculture. Leur travail, en particulier le travail administratif, n'est pas reconnu. Leur rôle dans le lien social est aussi peu considéré. Nous entendons que ce débat est dépassé, que sphère privée et sphère professionnelle doivent être étanches. La dimension de choix personnel ne peut être absente de la réflexion professionnelle.»

(1) Vivea devait identifier des méthodes de formation susceptibles d'attirer les publics fragilisés.

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par Marie-Gabrielle Miossec (publié le 14 avril 2006)