Avec une Pac qui octroie la plupart des aides en fonction du nombre d’hectares ou d’animaux, les petites structures sont pénalisées.

Dans sa thèse, Pauline Lecole (1) relève que les petites touchaient, en 2010, 2 500 € par exploitation, contre 26 500 € pour les moyennes et grandes. Même leurs montants à l’hectare étaient plus faibles : en moyenne 250 €, contre 340 €. Beaucoup de petites fermes n’emploient pas quelqu’un à plein temps. « Mais ramené au nombre de travailleurs, elles sont trois fois moins aidées, avec 4 100 € par équivalent temps plein, contre 12 700 € pour les autres, souligne Pauline Lecole. C’est plus difficile à justifier. »

Sous les planchers

En plus de percevoir peu de droits à paiement de base (DPB), elles atteignent rarement les effectifs seuils pour prétendre aux aides couplées en élevage. Pauline Lecole estimait que 31 % des petites sructures orientées dans ce secteur sont exclues d’une ou plusieurs de ces aides. Les planchers s’appliquent aussi pour le plan loup.

Les soutiens du second pilier ne sont pas forcément plus accessibles. Pour les aides à l’investissement, des montants planchers sont souvent imposés, écartant les projets de petite envergure. Les MAEC ne sont a priori pas excluantes. Mais leur lourdeur administrative, qui rebute déjà les exploitations moyennes, les rend inattractives pour de très petites surfaces. De fait, les petites n’étaient que 8 % à en avoir souscrit en 2010, contre 23 % des moyennes et grandes.

La très grande majorité des installations se fait sans DJA. La limite d’âge est atteinte ou leur chiffre d’affaires prévisionnel est trop faible. Certains porteurs de projet font le choix de ne pas la demander, pour ne rien avoir à justifier, voire à rembourser dans les années qui viennent. Les installations non éligibles à la DJA peuvent décrocher des aides régionales. Leurs montants, très variables d’un bout à l’autre de l’Hexagone, sont toutefois beaucoup plus modestes.

Inutile de préciser que le fait d’être moins aidées n’exonère les petites fermes d’aucune obligation ni contrôle.

(1) AgroSup Montpellier.

« Un projet adapté au foncier » Julie Letessier (Trouville-la-Haule, Normandie), 3 juments, transformation du lait en savon

Fabriquer du savon au lait de jument : est-ce du ressort de l’agriculture, du commerce ou de l’artisanat ? « J’ai navigué entre les trois chambres, se souvient Julie Letessier. Mais comme je produis le lait, c’est celle d’agriculture qui est compétente. » Elle a obtenu son numéro de Siret cet été, après quelques phases de découragement. « Le réseau Civam m’a toutefois beaucoup aidée et confortée dans l’idée qu’un projet de petite envergure peut être rentable. »

Au départ, elle voyait plus grand… La difficulté d’accéder au foncier a eu raison de son intention de ferme équestre. Elle élève donc trois juments shetland, une race miniature adaptée aux « petites parcelles biscornues », qu’elle a fini par acquérir - 3,5 ha en propriété et autant en prêt informel. Traire une jument n’est pas une sinécure. « On le fait trois fois par jour, cinq jours sur sept, sur six mois maximum, et on tire 1,5 l en pic de lactation. L’opération dure une demi-heure mais il y a beaucoup de manipulation autour pour gérer le poulain et éviter le stress qui fait cailler le lait… »

L’essai, l’an dernier, a été concluant : « En trayant une seule jument pendant trois mois, j’ai fabriqué 9 000 savons. Mon prévisionnel table sur 3 000 vendus la première année : j’ai de la marge. » Elle aimerait aussi, dès l’an prochain si possible, acheter d’autres animaux et accueillir du public.

La jeune femme est aujourd’hui double active. En plus d’un salaire, son travail extérieur lui apporte la couverture sociale que son statut de cotisante solidaire ne lui offre pas. Cette activité dans l’animation lui plaît suffisamment pour qu’elle souhaite y garder un pied. Mais elle sera agricultrice à titre principal au plus tard dans les trois ans : c’était l’une des conditions pour obtenir l’aide « Impulsion installation », proposée par la Région Normandie. « Celle-ci est plafonnée à 5 000 €, alors que la DJA s’élève à 25 000 €, compare Julie. Mais je ne voulais pas m’engager avec la DJA, car si mes chiffres s’éloignent du prévisionnel, je devrai rembourser. Or, j’ai très peu de références pour faire des calculs. »

« Pour être viable, on ne doit pas imiter les gros » Violaine Calcoen en cours d’installation (Méteren, Nord),15 brebis laitières (objectif 35), en transformation et vente directe

Violaine n’est pas issue du milieu agricole, mais a travaillé dix ans en élevage ovin laitier, notamment dans les Alpes. Trois ans après avoir entamé les démarches d’installation et passé un BPREA en agriculture bio, elle est revenue sur ses terres natales du Nord. Le foncier y est rare et cher. Pour faire ses yaourts et fromages, une troupe hors-sol aurait suffi : « Si on a assez de brebis, il n’y a pas de surface minimum pour être affilié à la MSA. Mais c’était loin de mon projet. »

La jeune agricultrice a démarré il y a un an. Des voisins lui ont mis à disposition des pâtures inutilisées et des amis ont partagé leur atelier de transformation, à 12 km de là. « C’est grâce à des rencontres que j’ai pu commencer. Ici, on est peu nombreux en élevage, en bio, et en transformation : cela crée des liens. » Avec quinze brebis, son élevage ne fait d’ombre à personne…

« Heureusement que j’ai un petit troupeau, sourit-elle, car je passe du temps à le déplacer entre les parcelles qui sont éparpillées. » Les pâtures prêtées, qui ne recevaient aucun traitement, ont êté certifiées bio directement. Elles ont suffi à nourrir les bêtes cette année, mais il en faudra davantage pour porter le troupeau à trente-cinq brebis.

Avec la transformation et la vente directe, l’activité sera suffisante pour être affiliée comme chef d’exploitation à la MSA. Son statut actuel de cotisante solidaire ne lui donne ni couverture sociale, ni droit de vote aux élections professionnelles. « C’est un “statut-tremplin” pour démarrer mon activité, commencer à vendre ma petite production et continuer à me former », apprécie Violaine. Pour le moment, elle cumule le travail à la ferme et un mi-temps salarié, partagé entre une fromagerie et un jardin pédagogique. À terme, elle prévoit de sortir un Smic en étant à temps plein sur l’exploitation.

Ses calculs ne tablent sur aucune aide de la Pac. Elle restera de toutes façons sous les seuils pour les aides ovines et n’a aucune visibilité sur le foncier (pour l’instant, le prêt informel ne donne droit à aucun droit à paiement de base - DPB). Le seul coup de pouce prévu est la DJA. « Le chiffre d’affaires prévisionnel est suffisant pour y prétendre. Je dois finaliser mon installation d’ici un an. Ensuite, j’espère atteindre trente-cinq brebis en deux ou trois ans. »

L’accroissement du cheptel se fera en interne. « Je vise un maximum d’autonomie et un minimum d’investissement : c’est la condition pour qu’un petit projet soit viable, assure-t-elle. Les petits ne doivent pas chercher à imiter les gros. » Il faudra quand même investir : le bâtiment actuel autoconstruit­ ne suffira pas et il faudra une fromagerie sur place.

Et les débouchés ? « C’est le point sur lequel je ne m’inquiète pas, précise-elle. Il y a une demande en hausse et très peu d’offre locale pour les produits laitiers de brebis, surtout bio. » Sa production ne suffira pas à inonder le marché…