Les chiffres sont effarants : en l’espace de vingt ans, entre 400 et 600 millions de volatiles se seraient éteints en Europe. Ce constat est le même aux États-Unis et en Australie.

En France, l’alarme a été sonnée il y a tout juste un an, avec la publication des derniers résultats, au niveau national, du Suivi temporel des oiseaux communs (Stoc), un programme de sciences participatives du Muséum national d’histoire naturelle. À une échelle plus locale, les données de la « zone atelier » Plaine & Val de Sèvre, portée par le CNRS, ont, elles aussi, confirmé cette tendance. Si les oiseaux généralistes sont en légère hausse et ceux des milieux forestiers se maintiennent, on assiste à un véritable plongeon des spécialistes des milieux marins, des villes et des zones agricoles.

Dans les grandes plaines cultivées - près de la moitié de notre territoire -, on note en moyenne un tiers d’oiseaux en moins en l’espace de vingt ans. On parle ici d’espèces dédiées aux milieux agricoles comme les perdrix, l’alouette des champs, la caille des blés, la pie-grièche écorcheur, le faucon crécerelle ou l’outarde canepetière.

Un déclin qui pénalise d’abord l’agriculture

« Ces diminutions pénalisent d’abord l’agriculture et les agriculteurs, ce qui peut ne pas sembler évident de prime abord », insiste Vincent Bretagnolle, directeur de recherche au CNRS de Chizé, dans les Deux-Sèvres. Les oiseaux qui nichent dans les plaines à la campagne sont tous insectivores (au moins au printemps lorsqu’ils sont poussins). Ils ont donc un fort impact sur les bioagresseurs des cultures en contribuant à leur contrôle. Quant aux populations sédentaires, elles se nourrissent, en hiver, des graines d’adventices. Une étude du CNRS montre, notamment, que 6 à 8 g de ces graines seraient en moyenne consommées par jour par une alouette des champs à cette période : soit un « vrai » faux semis gratuit.

La principale raison de la disparition de ces insectivores est la diminution des populations d’insectes. Les causes en sont nombreuses. « On peut évoquer l’uniformisation des paysages avec l’agrandissement de la taille des parcelles, la destruction des haies, la simplification des systèmes de culture en éliminant les prairies ou l’élevage, qui tendent tous à diminuer les sites de nidification et/ou de reproduction, explique Vincent Bretagnolle. Mais l’autre grande raison, c’est l’emploi de pesticides. Ces derniers contribuent, d’une part, - avec l’utilisation d’insecticides - au déclin des insectes, donc également des oiseaux, car ceux-ci s’en nourrissent en partie. D’autre part, de manière indirecte, les herbicides éliminent la flore spontanée et la nourriture des insectes. »

Il existe d’autres motifs expliquant la disparition des volatiles, au nombre desquels la mécanisation de l’agriculture, les lignes électriques, l’éolien, le réchauffement climatique, la prédation des chats, l’artificialisation des terres… Toutefois, si selon les espèces (sédentaire-migrateur, insectivore-omnivore), l’importance relative des causes diffère, le scientifique insiste : « Ces dernières restent secondaires au regard de l’uniformisation des paysages agricoles et de l’emploi de produits phytosanitaires. Si j’entends souvent dire que c’est de la faute des agriculteurs, je dirais plutôt que c’est celle d’un modèle néfaste pour la biodiversité. »

Généraliser la démarche au niveau national

Pour inverser la tendance, les exploitants peuvent mettre en place des pratiques comme la diminution de l’utilisation des intrants ou des installations favorables aux oiseaux. Si nombre d’entre eux accueillent déjà naturellement de par leurs pratiques (agriculture de conservation, bio, intégrée…) l’avifaune et plus largement la biodiversité, d’autres trouveront les moyens d’agir sur leur exploitation en mettant en œuvre des actions souvent simples (voir infographie ci-contre).

C’est d’ailleurs ce que propose le programme de la LPO « Des Terres et des ailes », lancé le 12 octobre 2018 avec le soutien des chambres d’agriculture. L’idée : mettre en avant les actions de chacun, petites ou grandes, afin d’offrir aux espèces qui ont déserté les campagnes la possibilité de revenir s’y installer, s’y reproduire, s’y nourrir et s’y cacher. Le site www.desterresetdesailes.fr a notamment pour but de référencer les différents aménagements réalisés par les paysans partenaires pour les généraliser au niveau national. Et ce n’est pas un hasard si cette convention a été signée dans le Loir-et-Cher, chez André Peschard. La LPO 41 et la chambre d’agriculture ont contribué au programme GRR (Gestion des rongeurs par les rapaces), qui débute, entre autres, chez cet agriculteur (lire p. 46).

« Agrifaune » est un autre exemple de programme qui rassemble les acteurs des mondes agricole et cynégétique. Il a été créé en 2006, dans le but de développer des pratiques qui concilient économie, agronomie, environnement et faune sauvage. Des couverts d’intercultures offrant des bénéfices agronomiques, environnementaux et faunistiques (perdrix, caille...) ont, entre autres, été élaborés.

La Pac permet, en outre, au travers de MAEC (mesures agro-environnementales climatiques) de mettre en place des installations destinées à préserver certaines espèces menacées, telles que l’outarde canepetière (lire p. 48).

« Si l’on souhaite vraiment sauver les oiseaux des campagnes, d’autres acteurs doivent également être impliqués : ce sont les citoyens-consommateurs. Pour cela, il faut changer nos comportements alimentaires et reconstruire un partenariat entre les agriculteurs et les consommateurs dont les oiseaux seront bénéficiaires », insiste Vincent Bretagnolle. C’est d’ailleurs ce que fait déjà le CNRS sur sa zone d’études en favorisant les circuits courts, les actions collectives de recréation de milieux naturels, en soutenant les agriculteurs qui sont dans des démarches de réduction de pesticides…

Créer des corridorsécologiques

Ailleurs, des exploitants travaillent de cette manière, à l’instar de Christophe Durand, dans la Creuse (lire p. 47). Il estime vendre aux consommateurs des productions assorties d’une image associée au bien-être et respectueuse de l’environnement, et ce, grâce aux haies et aux aménagements parcellaires.

Autre exemple : celui d’agriculteurs du Loir-et-Cher qui proposent, avec la LPO, des parcours exploratifs. Sous le nom « Oiseaux de nos fermes et de nos vignobles », ils valorisent, sur des exploitations agricoles pratiquant la vente directe, la découverte des oiseaux et de la biodiversité locale (lire p. 48).

Sur le terrain, il existe de nombreuses actions favorisant les oiseaux, souvent à l’échelle d’une exploitation. Reste désormais à les essaimer pour créer des corridors écologiques, qui permettront d’inverser la tendance actuelle.

Par Céline Fricotté, Vincent Thècle