La coopération peut être facilitée par des traditions locales. « En Lorraine, historiquement, les troupes ovines pâturaient des herbages derrière les bovins, relate Gilles Saget, de l’Institut de l’élevage. Ce qui est nouveau, c’est le pâturage de surfaces céréalières par les ovins : dérobées ou Cipan. Il permet à des éleveurs spécialisés de développer leur troupe sur des surfaces extérieures, de façon pérenne, pour produire de 10 à 30 % d’agneaux en plus. » Ces échanges naissent entre connaissances, souvent dans le cadre d’une Cuma. La relation reste généralement informelle pour plus de souplesse : « Une année où les dérobées poussent mal, le céréalier va souvent proposer d’autres surfaces à pâturer, comme des repousses. »

Équilibrer l’échange

En Alsace, la sécheresse de l’an dernier a été un déclic. Des éleveurs en manque de fourrage lorgnaient sur les dérobées, mais manquaient d’arguments pour convaincre les céréaliers de les laisser pâturer. « On a travaillé avec des instituts techniques pour évaluer quels bénéfices peut en tirer le céréalier et quelle contribution peut apporter l’éleveur, explique Jean-Pierre Saulet, à la chambre d’agriculture. L’éleveur peut acheter la semence. Le céréalier réalise le semis mais économise sur la semence et la destruction du couvert, et gagne en fumure. » L’idéal serait d’anticiper. La chambre réfléchit à une bourse d’échanges via une application smartphone : « Un céréalier indiquerait les surfaces qu’il veut semer en Cipan. Un éleveur pourrait le contacter et indiquer les espèces qui l’intéressent. »

En attendant, des structures peuvent jouer le rôle « d’entremetteuse ». L’association Agrof’île, en Île-de-France, a mis en relation des céréaliers en agriculture de conservation et des bergers itinérants à la recherche de surfaces. « Comme cela fonctionne bien, on a proposé aux agriculteurs de monter un projet de recherche », indique Valentin Verret, référent grande culture de l’association. Il vise à mieux caractériser les bénéfices de ces partenariats, au-delà des seules économies de charges. Comme le fait de « produire de la viande à moindre impact environnemental par rapport à l’élevage en bergerie ». Ou les effets agronomiques sur les cultures. Cet hiver, Agrof’île a ainsi suivi un essai de pâturage de blé, chez Thomas Lafouasse, céréalier bio (lire ci-contre).

Pâturer au lieu de traiter

En Alsace, ce sont 17 ha de colza graine qui ont été pâturés par des brebis, à raison de 100 animaux/ha, durant huit à dix jours. Elles sont sorties « en super état », dixit Jean-Pierre Saulet. Et pour l’instant, le colza se porte bien aussi, selon son collègue Grégory Lemercier, qui suit le volet agronomique. Les brebis avaient pour mission de désherber (elles se sont « jetées sur les adventices ») et de raccourcir le colza, semé un mois et demi plus tôt. « Cet effet régulateur de pousse permet un semis plus précoce du colza, qui passe rapidement le stade de sensibilité aux ravageurs », précise l’agronome. Bilan estimé : deux insecticides économisés.

Pâturer plutôt que traiter ? C’est aussi le pari de la communauté de communes du Val de Drôme et du syndicat de la Clairette de Die, qui testent depuis 2017 le pâturage des brebis pour désherber les vignes. Dans le grand Sud Ouest, le projet brebis-link (2018-2020), porté par la chambre d’agriculture de Dordogne, s’intéresse au pâturage par les ovins de vergers, vignes, céréales, couverts… En plus de conforter la ressource fourragère des élevages, cette pratique « représente une alternative à l’emploi de produits phytosanitaires ». Il reste un frein pour les céréaliers qui souhaitent intégrer le mouton dans leur itinéraire technique : tous n’ont pas un éleveur sous la main.