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Dossier Bas carbone : la stratégie française

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Une augmentation de 4 ‰ de la quantité de carbone dans les sols chaque année, par exemple grâce aux couverts d’interculture, pourrait compenser l’augmentation annuelle du CO2 dans l’atmosphère. © Christian Watier

L’Hexagone se montre pionnier dans la certification des projets de réduction d’émissions de gaz à effet de serre et de stockage dans les sols.

« La France est en avance sur les questions de séquestration de carbone dans les sols grâce au label bas carbone », explique Claudine Foucherot, directrice du programme agriculture et forêt à l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE). « Elle pousse même le contexte international, notamment avec l’initiative “4 pour 1 000” », renchérit Pierre-Marie Aubert, coordinateur de l’initiative agriculture européenne à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).

Cette initiative « 4 pour 1 000 sur les sols pour la sécurité alimentaire et le climat » avait été lancée lors de la Conférence des parties (Cop) sur le changement climatique organisée à Paris en 2015. Une augmentation de 4 ‰ de la quantité de carbone dans les sols chaque année pourrait compenser l’augmentation annuelle du CO2 dans l’atmosphère. En juin 2019, l’Inrae a publié une étude, réalisée à la demande de l’Ademe et du ministère de l’Agriculture, sur le potentiel de stockage de carbone dans les sols en France. Ce dernier se concentre surtout dans les grandes cultures (voir l’encadré p. 59).

La Ferme laitière à bas carbone est un exemple d’initiative portée par la filière. © Jean-Michel Nossant

Une compétence portée au niveau européen

Les compétences de la France en matière de stockage de carbone dans les sols lui ont permis de mener des discussions avec les autres ministres européens durant la présidence française du Conseil de l’Union européenne début 2022. En effet, le pays a fait de la question climatique une priorité de cette présidence. Si de nombreux premiers échanges avaient déjà eu lieu au sujet de la séquestration de carbone dans les sols avec la Commission européenne en 2021, ils se sont poursuivis les 7 et 8 février 2022 à Strasbourg (Bas-Rhin) lors d’une réunion informelle des ministres de l’Agriculture européens. Réunis autour de Julien Denormandie, ancien ministre français, les représentants des Vingt-sept ont alterné visites de terrain et discussions.

L’ex-ministre Denormandie a notamment vanté le modèle du label bas carbone français. Plusieurs autres pays européens ont développé les leurs, parfois plus tôt que l’Hexagone. C’est par exemple­ le cas de l’Autriche, dès 2007. Mais ces démarches sont le plus souvent limitées au niveau local ou réservées au secteur de la forêt. Le label bas carbone français a l’avantage d’être national et de couvrir à la fois la forêt et l’agriculture.

Six labels bas carbone en agriculture

Lancé par le gouvernement en 2019, ce label permet de certifier des projets de réduction d’émissions de gaz à effet de serre et de séquestration de carbone­ dans tous les secteurs : la forêt, l’agri­culture, le transport, le bâtiment, les déchets… et de les valoriser éco­nomiquement.

Pour bénéficier du label bas carbone, les projets doivent se référer à une méthode approuvée au préalable par le ministère de la Transition écologique. Le secteur agricole en comptait six début 2022. Une première méthode agricole « Carbon Agri » a été développée par l’Institut de l’élevage (Idele). Elle cible les réductions­ d’émissions en élevages bovins et de grandes cultures (ces dernières sont venues s’ajouter dans un second temps).

Les ministres de l’Agriculture des Vingt-sept se sont réunis les 7 et 8 février 2022 à Strasbourg, lors d’une réunion informelle autour de Julien Denormandie, ancien ministre français. © Xavier Remongin/Agriculture.gouv.fr

La deuxième, « Haies », a été portée par la chambre d’agriculture des Pays de la Loire, tandis que la troisième, intitulée « Plantation de vergers », a été développée par la Compagnie des amandes.

La quatrième méthode, « Sobac’Eco TMM », a été initiée par l’entreprise Sobac. Elle cible la gestion des intrants.

La cinquième, « Écométhane », est portée par l’association Bleu-Blanc-Cœur et concerne la réduction des émissions de méthane d’origine digestive par l’alimentation des bovins laitiers.

La sixième méthode, « Grandes Cultures », a été développée par Arvalis, Terres­ Inovia, l’Institut technique de la betterave (ITB), l’Association recherche technique betteravière (ARTB) et Agrosolutions. Elle cible les réductions d’émissions en exploitations de grandes cultures. De nombreuses méthodes sont en cours de rédaction dans les différents secteurs.

Rémunérer les services écosystémiques

Un des avantages de ce label est qu’il n’est pas « carbo-centré ». C’est-à-dire qu’il garantit également que les projets n’ont pas d’impacts négatifs sur les enjeux socio-économiques et environnementaux autres que le climat. Il favorise les projets présentant aussi des cobénéfices tels que des impacts positifs sur la biodiversité, l’emploi ou la qualité de l’eau…

En France, il existe d’autres systèmes qui permettent de financer les services rendus par l’agriculture. Les paiements pour services environnementaux (PSE) rémunèrent les agriculteurs pour des actions qui contribuent à restaurer ou maintenir des écosystèmes, dont la société tire des bénéfices. Il peut s’agir de préservation de la qualité de l’eau, de protection du paysage et de la biodiversité ou encore du stockage de carbone. Les PSE lient de manière volontaire l’agriculteur à un financeur.

Par exemple, la métropole européenne de Lille favorise le développement d’un fermage respectueux de l’environnement par l’intermédiaire d’un PSE. Les montants des baux sont déterminés sur la base de l’arrêté préfectoral des fermages, avec une minoration en fonction du niveau d’engagement du fermier et de critères environnementaux (paysages, biodiversité, stockage de carbone, gestion des eaux de sur­face, protection des ressources en eau). Le plan Biodiversité (2018) consacre ainsi 150 millions d’euros aux PSE dans le cadre du programme d’action des agences de l’eau.

Au niveau européen, la politique agricole commune (Pac) pour 2023-2027 devrait consacrer 20 % des aides agricoles directes (premier pilier de la Pac) à des « écorégimes ». Cette future mesure environnementale est une aide au revenu censée rémunérer les services environnementaux rendus par les agriculteurs.

Impliquer les filières dans la transition

Parmi les autres financements possibles pour favoriser la transition, le Plan de relance consacre 2 milliards d’euros à l’agriculture. Les exploitants ont pu faire des demandes d’aides dans le cadre du plan protéines végétales­, pour le renouvellement des équipements, la transition agroécologique et le changement climatique.

Mais pour que la transition vers une agriculture bas carbone s’enclenche réellement, il faut impliquer les organisations collectives (interprofessions, organisations de producteurs…) pour déclencher des changements systémiques difficiles à obtenir au niveau individuel. « Il est important d’engager des demandes structurantes au niveau des filières », estime Pierre-Marie Aubert.

La Ferme laitière bas carbone est par exemple une initiative portée et développée par le Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (Cniel), qui vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre des élevages laitiers français, en optimisant la per­formance des exploitations. Début 2022, le cap des 16 000 fermes diagnostiquées approche.

Un autre exemple : le Life Beef Carbon. Piloté par l’Institut de l’élevage (Idele), c’est un projet de recherche européen mené dans quatre pays : France, Irlande, Espagne et Italie. Pas moins de 2 000 fermes, dont 1 700 en France, y ont participé. Son objectif est de réduire de 15 % en dix ans l’empreinte carbone de la production de viande de bœuf. Différentes solutions aideraient à réduire l’empreinte carbone d’un élevage : optimiser les naissances ainsi que le départ des animaux (abattoir), revoir le système de culture, en nourrissant par exemple le bétail avec les prairies et le fourrage produit par l’exploitation, recycler les déjections animales afin d’éviter les achats d’engrais… Le retour d’expérience montre que les élevages ayant la plus faible empreinte carbone sont aussi les plus performants.

Léna Hespel

Un répertoire des agriculteurs engagés

De nombreux acteurs français se positionnent sur le secteur en plein développement de la finance carbone en agriculture, se basant sur le label bas carbone ou sur d’autres programmes. Huit start-up ont annoncé le 27 avril 2022 créer une « proto-interprofession » du carbone agricole : la Climate Agriculture Alliance. Cette association s’est notamment donné pour objectif de créer une base de données qui recense tous les agriculteurs inscrits dans un programme de rémunération carbone, quel qu’il soit. Le but est de s’assurer que les crédits carbone ne sont comptés qu’une fois.

H.P.

Capacité de stockage du sol : atteindre 4 ‰ de carbone grâce aux grandes cultures

Une étude de l’Inrae a identifié les pratiques agricoles et forestières favorables au stockage du carbone dans les sols. Ces recherches montrent l’importance du maintien des prairies permanentes, des zones humides et des forêts, où les sols ont généralement des stocks de carbone élevés. Ce maintien doit être complété par l’augmentation des stocks de carbone là où ils sont faibles, c’est-à-dire essentiellement en zone de grandes cultures.

C’est en effet là que réside le plus fort potentiel de stockage additionnel : 86 % du total, grâce à cinq pratiques. Tout d’abord, la mise en place de couverts intermédiaires. Appliquée à tout le territoire, cette pratique représenterait 35 % du potentiel total, pour un coût modéré. En deuxième place, le développement de l’agroforesterie (19 % du potentiel total), avec un coût élevé. Ensuite, l’introduction et l’allongement des prairies temporaires dans les rotations culturales (13 % du potentiel total), avec un coût élevé. Les deux dernières pratiques identifiées sont l’apport de composts ou produits résiduaires organiques, pour un coût négatif (léger gain pour l’agriculteur) et la plantation de haies, pour un coût élevé.

Les chercheurs estiment qu’au total, le stockage additionnel pourrait atteindre, au maximum, + 1,9 ‰ pour l’ensemble des surfaces agricoles et forestières (mais + 3,3 ‰ pour les seules surfaces agricoles et + 5,2 ‰ si l’on se restreint aux grandes cultures), soit 41 % des émissions de carbone agricoles.

Un étiquetage environnemental pour orienter la consommation

L’étiquetage environnemental informe les consommateurs sur les impacts des produits ou services qu’ils consomment. Il existe dans le secteur alimentaire, mais aussi dans le numérique ou l’habillement. C’est un outil volontaire et encadré. Une note (A, B, C, D ou E, comme pour le Nutri-score) est affichée sur les produits ou services. Elle est calculée sur l’ensemble de leur cycle de vie. Dans les secteurs de l’agriculture et de l’alimentation, une bonne note pourrait orienter les consommateurs vers une alimentation plus « durable » et donc inciter les agriculteurs à produire autrement.

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Cet article est paru dans La France Agricole

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