L'art de teindre est très ancien, tout comme l'industrie textile, du moins l'industrie du luxe car, pour les tissus ordinaires, les gens de basse condition se contentaient des teintes naturelles, des teintes sales dites grises, bises, brunes, écrues.

Quand on teint, c'est le rouge qui l'emporte, comme le montrent les miniatures anciennes. Il est donné notamment par la garance.

La culture de la garance, qui sert à teindre laines et cuirs, nous vient de Perse. C'est surtout à partir du XVIII e siècle qu'elle se développe en France, un arrêt du Conseil du roi, du 24 février 1756, exemptant de taille pendant vingt ans ceux qui se livrent à cette culture ' à raison du profit à faire sur l'exploitation des marais et terres cultivées en garance '.

En 1739, le célèbre agronome Duhamel du Monceau observe que la garance donnée en nourriture aux cochons a la propriété de teindre leurs os en rouge. En 1750, le chimiste Hellot montre qu'elle donne à la laine et au coton une belle teinte incarnat, à condition d'améliorer la culture. C'est en repiquant la garance qui croît spontanément dans sa vigne qu'un particulier de Thouars, en Poitou, obtient de grosses racines dans la terre ameublie pour la plantation de vignes. Encouragés par Moreau de Beaumont, intendant de Poitiers, les essais sont repris par Duhamel dans sa terre de Denainvilliers, en Gâtinais.

Bientôt la méthode de culture est au point. Il faut un sol profond qui contient beaucoup d'humus et de carbonate de chaux, pas de pierres, pas d'eaux stagnantes ; il faut aussi beaucoup de main-d'oeuvre, comme pour toutes les cultures sarclées. Défoncée profondément (50 cm), la terre doit être abondamment fumée (45 t/ha), puis soigneusement nivelée à la herse. On sème en utilisant 85 kg de graines/ha, à moins qu'on ne préfère repiquer 30 à 40 q/ha de racines fraîches.

La seconde année, quand la tige est en fleur, on coupe les feuilles qui donnent un excellent fourrage ou bien on laisse grener (300 kg de graines/ha). La troisième année, on fauche la tige puis on arrache la racine, travail très long qui demande 1 300 h/ha.

Dans le Midi, on laisse sécher les racines au soleil, dans le nord de la France, on a recours aux étuves. Vers 1850, rien que dans le Vaucluse, on produit environ 150 000 q de racines sèches.

La culture se pratique aussi en Normandie, en Flandre, dans toute la Provence et le Bas-Languedoc. Réduite en poudre dans les moulins à huile ou à tan, d'un aspect jaunâtre, la première année, la garance en poudre est mise en tonneaux où elle fermente un an au moins. Elle augmente de volume et devient dure comme de la pierre, elle prend alors cette couleur rouge qui reste éclatante pendant trois ans.

Le principe colorant de la garance, appelé l'alizarine, se fixe sur le tissu par immersion dans un bain de teinture chauffé de 35 à 70 °C. La technique du mordançage, qui a pour but de fixer la couleur (tissu grand teint), utilise comme fixant la cendre de bois, la résine fermentée riche en ammoniaque, les sels d'alumine et de fer, le tartre des tonneaux, le vinaigre ou l'alun de roche.

La belle époque de la culture de la garance s'achève avec la guerre de 14-18, quand le bleu horizon, plus discret, devient la couleur du costume militaire et remplace le pantalon garance. C'en est alors fini de la prospérité des régions de palus peu propres à d'autres cultures. Comme le pastel au XVI e, la garance a enrichi bien des exploitations du XIX e siècle et a fait travailler une énorme main-d'oeuvre paysanne. La fin de cette culture rentable a entraîné, dans les régions de monoculture, une forte émigration et le dépeuplement de villages jadis prospères.