Introduite en 2015 par la loi sur la transition énergétique pour lutter contre le réchauffement climatique, la stratégie nationale bas carbone (SNBC) définit une trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) jusqu’en 2050 (objectif de neutralité carbone). Des plafonds d’émissions sont fixés par secteur d’activité, dont évidemment l’agriculture. Cette dernière doit faire reculer de 20 % ses émissions de GES d’ici 2030 comparé à 2015, et de 49 % d’ici 2050. Cette réduction doit parallè­lement s’accompagner d’une hausse du stockage de carbone dans les sols.

Dans ce contexte, les grandes cultures peuvent tirer leur épingle du jeu. C’est ainsi que toute une série d’initiatives ont vu le jour pour comptabiliser des pratiques dites « vertueuses », qui économisent des GES ou stockent du carbone. L’objectif est d’encourager les efforts, souvent avec des primes à la tonne sur le produit. « Par rapport au carbone, il y a aussi des enjeux de segmentation et de mise en avant des filières », souligne l’AGPB (Association générale des producteurs de blé). Avec l’objectif de capter de la valeur ajoutée.

segmentation

C’est le cas, par exemple, de la démarche OléoZE lancée par Saipol, qui rémunère la production de colza et de tournesol à bas GES. L’industriel a annoncé en février dernier avoir collecté 80 000 t de ces graines bas carbone en 2020. Plusieurs organismes stockeurs sont engagés dans OléoZE, comme Axéréal, Soufflet ou AC négoce (lire p. 49). D’autres démarches, telles que Soil capital carbon et Au cœur des sols, de l’Apad, rémunèrent des pratiques autour de l’agriculture de conservation (lire p. 50).

Au-delà de ces initiatives privées en grandes cultures, se préparent des démarches plus institutionnelles qui vont se baser sur le label bas carbone (LBC). Ce premier cadre de certification climatique volontaire en France a été lancé en avril 2019 par le ministère de la Transition écologique pour atteindre les objectifs de la SNBC.

Ce label national permet de certifier des projets de réduction d’empreinte climat dans tous les secteurs, notamment celui de l’agriculture, et de les valoriser économiquement sur le marché de la compensation volontaire du carbone. Pour bénéficier du LBC, un projet doit se référer à une méthode, pour le moins complexe, devant être approuvée par le ministère de la Transition écologique.

Autre démarche officielle : celle récemment mise en place par le ministère de l’Agriculture cette fois-ci, dans le cadre du plan de relance. Il s’agit des « bons diagnostics carbone », permettant aux jeunes installés (depuis moins de cinq ans) de faire un bilan de leurs émissions de GES et du potentiel de stockage de carbone de leur exploitation. Ils pourront bénéficier d’un plan d’action avec accompagnement, pour savoir quels leviers pourraient être mobilisés afin d’améliorer la performance de la ferme. Le ministère vise 5 000 diagnostics via ce projet, qui fonctionnera en 2021 et 2022 avec un budget de 10 M€. « Cette démarche est une première étape vers un projet labellisé bas carbone », juge Baptiste Soenen, d’Arvalis. Une façon, donc, d’enclencher la dynamique.

Label bas carbone

Le secteur de l’élevage est le plus avancé dans cette labellisation bas carbone, au travers de Carbon Agri, de l’Idele, validée en 2019. Mais les autres productions ne sont pas en reste et des méthodes supplémentaires ont été approuvées l’an dernier. C’est le cas notamment pour les vergers, avec la Compagnie des Amandes, et pour les haies, sur les bases du projet Carbocage (lire p. 48). Une méthode « méthanisation » est en cours, via GRDF, ainsi qu’une sur l’agroforesterie (APCA).

Une autre méthode sectorielle est très attendue : celle sur les grandes cultures. L’enjeu est énorme au regard du potentiel de carbone pouvant être stocké. « Avec 13 Mha, ce secteur représente un effet d’entraînement colossal, et le ministère l’a bien compris », soutient-on à l’AGPB. La méthodologie a été élaborée par les instituts techniques (Arvalis, Terres Inovia, ITB et l’ARTB), en collaboration avec les filières végétales et avec l’appui d’Agrosolutions (1). Déposée le 9 décembre 2020 auprès du ministère, elle devrait être validée dans les prochaines semaines. « Le gouvernement souhaite prendre le temps de la concertation avec les ONG vu les enjeux », détaille Édouard Lanckriet, d’Agrosolutions.

La méthode proposée calcule, par rapport à un scénario de référence, l’em­preinte carbone des systèmes de production en grandes cultures (y compris les bâtiments de stockage et de séchage), en conventionnel ou en bio. Les espèces concernées sont nombreuses : céréales, oléagineux, protéagineux et légumineuses à graines, cultures fourragères assolées (prairie temporaire, luzerne…), cultures industrielles, production de semences et plants.

changement de pratiques

« L’amont de l’exploitation est pris en compte via l’effet des changements de pratiques sur les achats d’engrais et de combustibles fossiles, alors que l’aval est concerné par la présence éventuelle d’ateliers de biomasse dédiée à une substitution de produits à fortes empreintes carbone », détaille Arvalis. Différents leviers peuvent être activés : fertilisation azotée minérale et organique (pilotage, choix des formes, réduction des doses via l’insertion de légumineuses), consommation de carburant (travail du sol, énergie nécessaire au pompage de l’eau d’irrigation), accroissement du retour de carbone au sol (couverts végétaux, résidus de cultures, apport de produits résiduaires ou insertion de prairies temporaires), et enfin, production de biomasse.

Cette méthode « grandes cultures » vient s’articuler avec celles qui sont déjà formalisées ou en cours de rédaction, qui sont complémentaires. « On aura la capacité à compter les crédits carbone que génère l’exploitation dans son ensemble, au moins sur les surfaces engagées », explique l’AGPB. Sachant qu’on ne peut vendre qu’une seule fois ses réductions d’émissions.

À noter qu’une méthode spécifique aux réductions de GES par l’insertion de légumineuses dans les rotations de grandes cultures est aussi en cours de validation (Impulse). Elle est portée par l’association Bleu Blanc Cœur. Sont concernées par le projet : féverole, lupin, pois, pois chiche, soja, fève, haricot, lentille, en cultures pures ou en mélanges. Elles doivent être introduites en cultures principales.

Bleu blanc cœur propose par ailleurs un projet visant à la mise en culture de féverole et de pois « dans le but de supprimer le soja d’importation dans les rations d’élevages ». Il implique 160 agriculteurs, avec un potentiel de production de 4 500 t. Le potentiel attendu de réduction est évalué à 4 100 t de CO² non émis par an.

Projets collectifs

Une fois validées, ces méthodes devront être adossées à des outils pour connaître les crédits carbone générés sur telle ou telle exploitation. Ces outils doivent aussi être accrédités par le ministère. My EasyFarm (outil MyEasyCarbon), Smag (CarbonTrack) et Agrotransfert (Siméos AMG), par exemple, devraient en faire partie. L’outil Cap2ER utilisé dans la méthode Carbon Agri pour l’élevage devrait développer un module « grandes cultures ».

Il sera ensuite possible pour les différents acteurs (chambre d’agriculture, coopératives, négoces, organismes de conseil…) de porter un projet qui sera financé par des organismes, privés ou publics, engagés dans une démarche volontaire de compensation de leurs émissions de GES. Pour Thomas Eglin, de l’Ademe, « l’enjeu des dispositifs de rémunération du carbone, c’est de fédérer. L’idée est donc d’avoir des collectifs d’agriculteurs qui montent des projets conséquents pour générer suffisamment de crédits carbone à proposer aux acheteurs. » C’est aussi une question d’échelle pour réduire les coûts d’audits. Des vérifications sont en effet réalisées par un organisme externe en fin de processus (chaque projet a une durée de cinq ans renouvelables), sur la base de documents justificatifs (déclarations Pac, cahier de fertilisation, factures, bons de livraisons…). « L’objectif est de vérifier qu’on ne vend pas du vent ! », souligne l’AGPB. Le prix se négocie ensuite de gré à gré entre le porteur de projet et le financeur.

Attention : ce qui est réglementaire (comme les Cipan en zone vulnérable) ne peut pas faire l’objet de crédit. « Pour les intercultures, rien que d’augmenter la biomasse des couverts obligatoires est un levier intéressant », souligne Anne Schneider, de Terres Inovia. Les intercultures sont réglementaires mais souvent en réalité à faibles rendements. « Si le projet bas carbone vous permet d’aller au-delà de vos rendements actuels sous obligation réglementaire, alors c’est éligible à un financement via des crédits carbone », ajoute Édouard Lanckriet.

« passerelle » avec les entreprises

De grandes entreprises se sont déjà positionnées sur ce marché à l’instar de Bouygues, Vinci, La Poste…. D’autres, plus petites, y regardent aussi de près. C’est le cas de ProtectHoms, groupe qui fabrique des équipements de protection individuelle, notamment du textile en coton. « Je suis un “mauvais élève du carbone”, j’en consomme énormément depuis trente ans, souligne Laurent Lairy, fondateur et dirigeant de Protect­Homs. La passerelle entre le monde de l’industrie et celui de l’agriculture, pour moi, elle est fantastique. Je consomme quelques centaines de tonnes de carbone et mon ambition est de les compenser. » Les collectivités locales s’y intéressent aussi. Par exemple, le conseil régional des Pays de la Loire accompagne les agriculteurs voulant se lancer dans la démarche bas carbone en finançant les frais du diagnostic initial. « Nous avons aussi des prises en charge pour une formation climat, et ensuite pour un plan d’action spécialisé », détaille Florence Desillière, du conseil régional de la région. Le budget consacré est de 4,1 M€.

dynamique exponentielle

« Il y a une dynamique exponentielle dans le marché du carbone, avec un accroissement fort de la demande », commente Anne Schneider. Et Édouard Lanckriet de compléter : « Le monde de la finance est en train de s’y intéresser, notamment des fonds verts qui investissent soit dans l’achat à terme de crédit, soit dans le cofinancement de projets. Mais on a du mal à évaluer la profondeur réelle de ce marché. Il est nécessaire d’avoir un  “pacte” avec tous les acteurs de l’aval agricole pour s’entendre sur des prix de crédits qui soient le plus haut possible. Dans la majorité des simulations, les prix des crédits dans l’agriculture, qui s’échangent en ce moment entre 25 et 50 €/t, ne peuvent pas couvrir l’intégralité des leviers à mettre en œuvre et les frais de projet. » Il préconise donc « d’y aller prudemment, en mettant en œuvre les leviers qui sont compatibles avec le projet­ d’exploitation et qui ne font pas porter­ trop de risques pour les agriculteurs ».

(1) Cabinet d’expertise en agroenvironnement, filiale d’InVivo.

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