Quel est le point commun entre la prise en charge d’une analyse de sol, une aide à l’installation, un guide des producteurs locaux, un panier bio solidaire, une formation pour le personnel des crèches et un marché de producteurs ? Ce sont quelques-unes des déclinaisons concrètes d’un Projet alimentaire territorial (PAT). En l’occurrence, celui du Douaisis, dans le Nord.

Derrière ce sigle, créé par la loi d’avenir agricole de 2014, se cache autre chose qu’un concept nébuleux destiné à faire plaisir aux politiciens. Il suffit, pour s’en convaincre, de parler avec Jean-Luc Hallé, vice-président en charge de l’agriculture de la Communauté d’agglomération du Douaisis. L’élu de cette collectivité de 150 000 habitants vous expliquera que des trois programmes qui composent le PAT (labellisé en 2018), le volet agricole est le plus ancien : « Nous sommes partis d’une politique agricole pour arriver à une politique alimentaire. »

Du sol à l’assiette

Son point de départ est la trame verte et bleue, mise en place au milieu des années 2000. La collectivité commence à subventionner la plantation de haies et la réalisation d’analyses de sols à hauteur de 80 %. En 2009, elle décide d’encourager les circuits courts, aide à la signalétique des points de vente et sort un guide des producteurs locaux (quatrième édition). En 2011, elle s’attaque à la restauration collective, aidant les communes à adapter leurs appels d’offres. Bilan : « Nous sommes arrivés à 50 % de local et 25 % de bio », se félicite Jean-Luc Hallé. Et depuis 2013, la collectivité verse une aide (jusqu’à 15 000 €) à l’installation de maraîchers sur des surfaces de moins de 5 ha. Quatre en ont déjà bénéficié.

Un deuxième volet, axé sur la bio, a vu le jour en 2016. Il a notamment abouti à la création d’un espace-test de 12 ha, où trois agriculteurs expérimentent des pratiques avant de faire le grand saut - ou pas - sur leur exploitation, et d’un groupement d’employeurs pour répondre aux besoins de main-d’œuvre. « Notre politique est efficace. Il y avait six producteurs bio sur 54 ha en 2013. Aujourd’hui, ils sont treize sur 260 ha, constate l’élu. Et avec les conversions en cours, nous dépasserons 500 ha en 2022. »

Un troisième programme s’est greffé en 2017. Il vise l’accès à l’alimentation saine et locale. Outre un travail avec les centres sociaux et les épiceries solidaires, pour rendre les produits accessibles aux publics précaires, les crèches sont concernées : « Nous voulons former les professionnels de la toute petite enfance car les mille premiers jours de vie sont déterminants dans l’éducation alimentaire. » Des conventions ont aussi été passées avec des restaurateurs s’engageant à utiliser certains produits locaux (sur le périmètre de la communauté d’agglomération, soit 180 exploitations sur 12 000 ha). Et un grand marché local est organisé annuellement. « L’an dernier, 7 000 personnes sont venues : une folie. »

L’intérêt du PAT ? Rassembler toutes les actions dans un projet cohérent et réunir tous les partenaires autour de la table. « Nous décidons, tous les ans, de rajouter des actions dans chacun des trois volets », reprend Jean-Luc Hallé. Des exemples ? « Une aide aux Cuma pour acquérir du matériel permettant d’utiliser moins d’intrants, un financement additionnel pour les trois ans de conversion en bio, une étude de la qualité de l’air en milieu rural… »

Flécher les installations

Comme le Douaisis, d’autres territoires ont vu dans le PAT un moyen de dynamiser, élargir ou prolonger une politique en place. Voire de la (re)mettre en cohérence avec d’autres programmes, en réunissant autour de la table des acteurs habitués à travailler séparément. Ainsi, la métropole de Nantes mène depuis longtemps une politique volontariste en faveur de l’agriculture : protection du foncier, reconquête des friches, soutien à l’installation… Depuis 2011, environ 500 ha ont été rendus au secteur et 12 agriculteurs installés avec un soutien financier de la collectivité. Mais si cette politique se poursuit, elle entre désormais dans le cadre d’une stratégie de territoire globale, qui prend le nom de PAT. « Nous avons réfléchi trois ans à son contenu, avec différents partenaires, notamment agricoles, relate Dominique Barreau, chef de projet "agriculture" à la métropole. La feuille de route, votée à l’unanimité en octobre, comporte huit axes déclinés en trente engagements. Le soutien à la production, qui est une politique plus ancienne de Nantes métropole, constitue l’un de ces axes. » Concrètement, qu’est-ce qui change ?

Avant, les installations étaient accompagnées « au fil de l’eau » ; les porteurs de projet déposaient leur candidature dès qu’un site était disponible. Aujourd’hui, « elles doivent avoir du sens pour le territoire », explique Dominique Barreau. « Nous gérons l’ensemble du foncier comme un grand pool, et nous passons un appel à manifestation d’intérêt (AMI) pour centraliser toutes les candidatures. L’idée est de flécher chaque projet vers le site qui lui correspond le mieux. Sachant que nous avons toutes sortes de sites, allant de 3 000 m² à 30 ha. » Un premier AMI a été lancé à l’automne. Quarante-six candidatures, dont trente en maraîchage, ont été reçues. « Elles sont quasiment toutes pertinentes. La moitié des candidats sont prêts à démarrer. Les autres seront accompagnés afin de préciser leur projet pour une installation à moyen terme. » En plus d’être économiquement viables, les dossiers doivent être « PAT-compatibles ».

« Dans notre PAT, les partenaires se sont engagés à favoriser les circuits courts, les pratiques respectueuses de l’environnement - pas forcément bio - et les modes de distribution les plus écologiques. Mais aussi à privilégier les productions alimentaires, et à essayer de faire émerger des projets-vitrines, pour inspirer d’autres candidats et convaincre les propriétaires récalcitrants que leurs terres sont faites pour produire. » Un projet d’installation avec un débouché à l’export serait donc peu PAT-compatible. « Mais un autre visant 100 % de vente en Amap ne le serait pas davantage, précise Dominique Barreau. Nous avons déjà quatre-vingt-cinq Amap sur le territoire. Par contre, beaucoup de communes recherchent des producteurs locaux pour leur marché. »

Plusieurs portes d’entrée

Si une politique agricole peut donner naissance à une stratégie alimentaire de territoire, c’est généralement dans le sens inverse que les choses se passent. « La porte d’entrée dans un projet alimentaire territorial est souvent l’approvisionnement de la restauration collective », observe Louise Macé, qui suit, pour les chambres d’agriculture, le réseau national des PAT. « La loi Egalim motive les collectivités à se saisir de cette question. Cela débouche sur des actions de structuration des filières et peut entraîner une réflexion sur la préservation du foncier et l’installation. Le but d’un PAT n’est jamais d’atteindre l’autosuffisance, mais de relocaliser ce qui peut l’être, de créer du développement économique et de progresser sur les questions de nutrition-santé. »

Les actions décidées par les partenaires toucheront ainsi de multiples volets : de la production à la consommation, en passant par la transformation et la distribution, la nutrition-santé, l’accessibilité des produits alimentaires, l’environnement, l’aménagement du territoire, la valorisation du patrimoine, l’emploi… Libre à chacun de mettre l’accent sur l’un ou l’autre aspect.

Certaines expériences heureuses montrent qu’il est possible de faire bouger les choses en partant du terrain. Et de retrouver du sens en mettant régulièrement autour d’une table les gens qui travaillaient séparément. C’est l’un des objets du PAT. Il y en a peut-être un près de chez vous. Sinon, à quand le vôtre ?

Bérengère Lafeuille

 

 

 

 

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Projets de territoire : Agriculture et alimentation se reconnectent