Sérieusement, au XXIe siècle en France métropolitaine, il y a des fermes qui n’ont que 10 vaches, ou 15 ha de céréales, ou 5 000 m² de légumes ? Oui.

Et des agriculteurs en vivent ? Oui. Sans rien à côté ? Dans certains cas, oui.

Pour la majorité des « petites exploitations » (1), l’activité agricole vient en complément d’un autre travail ou de la retraite. Mais pour un tiers, c’est elle (et son prolongement éventuel : transformation, accueil…) qui génère la majorité du revenu du chef d’exploitation, et la totalité, dans les trois quarts des cas.

Les petits modèles affichent d’ailleurs une attractivité qui n’a rien à envier aux moyennes et grandes fermes. « On voit de plus en plus de porteurs de projet voulant s’installer sur de petites structures, témoigne Romain Vugier, du réseau des Civam normands. Ils viennent rarement du milieu agricole et la difficulté à trouver du foncier les incite à se tourner vers des microfermes. Bon nombre se lancent en production végétale, d’autres avec des ateliers d’animaux qui comptent quelques dizaines de brebis laitières ou cinq cents poules pondeuses bio. »

Un équilibre à trouver

Certaines productions spécifiques, valorisées en vente directe, permettent de dégager un salaire sur de très petites surfaces : maraîchage, plantes à parfum, escargots… Beaucoup ont cependant besoin de conserver une seconde activité à l’extérieur ou d’en développer une dans le prolongement de la ferme.

« Certains finissent par lâcher leur travail extérieur lorsqu’ils ont atteint un volume d’activité agricole suffisant, constate l’animateur. Mais l’équilibre économique est parfois long à trouver. Il peut être atteint en développant une idée dans le prolongement de la microferme : toujours plus de projets associent un élevage et de l’accueil pédagogique ou de la médiation animale. »

Ces activités sont juridiquement rattachées à l’entreprise agricole, si les animaux utilisés sont ceux de la ferme. Elles peuvent permettre d’atteindre le volume nécessaire pour être affilié à la MSA comme chef d’exploitation. Cette affiliation apporte, outre une couverture sociale, la reconnaissance du travail agricole. Elle est utile, notamment dans la quête de foncier, et indispensable pour demander la DJA (qu’ils sont une minorité à obtenir).

Plusieurs débutent cependant comme cotisants solidaires à la MSA. Parce qu’ils n’exploitent pas une surface suffisante, qu’ils déclarent moins de 1200 h par an ou qu’ils dégagent moins de 800 Smic horaires par an. Ce statut est parfois temporaire, dans le cadre d’une installation progressive. Il ne coûte pas cher en cotisation (217 € en moyenne en 2017), mais ne donne presque aucun droit : pas de couverture sociale (maladie, retraite), pas de droit de vote aux élections professionnelles. Le cotisant solidaire contribue toutefois au fonds Vivea et accède donc aux formations financées.

Situations choisies

De nombreuses petites exploitations restent toutefois durablement sous les seuils d’affiliation. En enquêtant pour sa thèse, Pauline Lecole (2) a constaté que cette situation n’était pas forcément subie. Certains y trouvent leur compte parce que cela ne leur coûte pas cher et qu’ils bénéficient, par ailleurs, d’une couverture sociale, par exemple grâce à une double activité ou au conjoint.

La maîtrise des coûts et de l’endettement est souvent au cœur de leur stratégie. Soucieuses de leur autonomie, les petites fermes recourent largement à l’autofinancement. Mais si besoin, Romain Vugier relève que « les banques suivent assez facilement » sur les projets de microfermes accompagnés par le réseau. Il faut dire que les investissements sont modestes : entre 20 000 et 80 000 €, sans foncier ni maison d’habitation. Pour des montants plus élevés, comme avec des terres et du bâti, le problème se corse. « Vu le peu de références existant sur ces petits modèles, les banquiers analysent surtout le profil de l’emprunteur et sa capacité à répondre au marché. Il faut être convaincant. »

Chacun ses objectifs

Ces agriculteurs gagnent-ils ensuite correctement leur vie ? En l’absence de statistiques économiques nationales, il faut se contenter des rares données disponibles. On observe que des fermes de petite dimension perdurent d’un recensement à l’autre. On en rencontre, sur le terrain, qui tournent bien. Et les réseaux qui les soutiennent (Civam, Terre de liens, etc.) voient se développer des projets rentables.

« Les agriculteurs n’ont pas tous le même objectif, insiste Frédéric Jouin, technicien au Gab 72. Certains s’installent après une carrière où ils gagnaient 3 000 € mais se satisfont d’un Smic, car ils sont propriétaires de leur maison et n’ont pas d’emprunts à rembourser. » Il constate aussi que le salaire n’est pas toujours la priorité dans les projets de micromaraîchage bio qu’il suit. Certains choix relèvent davantage de motivations éthiques, voire esthétiques, qu’économiques : se passer de phytos (sans se certifier AB), délaisser le tracteur, planter des arbres… Une éthique aussi présente dans les petits élevages, où, par exemple, de vieilles vaches partent « en retraite » plutôt qu’à l’abattoir.

Une partie de ces paysans préfère également gagner moins mais dégager du temps. Lequel est parfois réinvesti dans des productions autoconsommées.

Si les petites fermes ont la cote, sont-elles pour autant transmissibles ? Lors de l’enquête « structure » de 2013, les plus de 55 ans à la tête de ces exploitations apparaissaient assez pessimistes. Seuls 26 % déclaraient que celles-ci allait perdurer (contre 45 % pour les plus grandes) et 24,5 % pensaient qu’elles iraient vers un agrandissement ou disparaîtraient (contre 13 %). Du point de vue de nombreux porteurs de projet, ils détiennent pourtant un trésor…

(1) Au sens de la statistique officielle, donc avecune production brute standard (PBS) < 25 000 €.

(2) AgroSup Montpellier.

Sommaire

Petites exploitations : PETITES EXPLOITATIONS Une richesse ignorée Une richesse ignorée