la rencontre entre des éleveurs de brebis et un tailleur de vêtements peuvent faire naître des choses étonnantes. Comme des vestes en jean mi-coton mi-laine, made in parc national des Cévennes. Elles semblent avoir eu du succès : à l’atelier Tuffery, présent depuis cinq générations à Florac (Lozère), au cœur du parc, on nous a prévenu qu’il n’y en avait plus à vendre…

C’est Julien Buchert, chargé de l’élevage au sein de ce territoire, qui a organisé la rencontre, en 2016. D’un côté, des éleveurs en avaient assez de vivre la tonte comme une corvée coûteuse. « Faire attraper et tondre une brebis nous revient à plus de 2 €, pour produire un kilo de laine vendu 0,35 € l’an dernier », se rappelle François Mantes, éleveur de brebis laitières sur le causse Méjean. De l’autre, Julien Tuffery, motivé par l’idée de travailler avec une fibre locale, était décidé à « faire tomber tous les clichés de la laine : vieillotte, qui gratte… » Après quelques essais, son atelier a confectionné des vestes au look moderne, « aussi solides que le coton, confortables, lavables en machine et écoresponsables ». Cette gamme représente un petit pourcentage de ses ventes, mais il espère la développer.

De déchet à richesse locale

Avant de passer du statut de déchet à celui de richesse locale, la laine subit plusieurs étapes. Le parc a formé les éleveurs au tri. « Il faut évaluer la finesse et la longueur de la fibre, et les défauts comme le jarre », explique François Mantes. Il s’est totalement investi dans le projet : « Avec Julien Tuffery, nous sommes allés voir un atelier de lavage, une filature, un tisserand (1) pour les convaincre de travailler avec nous, bien qu’on n’apporte que de petits volumes. » Les troupeaux sont Très hétérogènes. Il est donc difficile d’évaluer la quantité de laine qui sera récupérée sur un chantier de tri. « Si on ne réussit pas à sortir au moins 150 kg sur un troupeau de 500 brebis, on perd notre temps. » En 2018, sur trois troupeaux triés, 570 kg ont été lavés et transformés en 200 kg de fil. Ce fil est vendu 18 €/kg. Pour l’éleveur, au mieux, « la vente de la laine triée rembourse la tonte de l’ensemble du troupeau ». En attendant que la filière décolle peut-être, l’expérience est « enrichissante » sur le plan humain.

À quelques kilomètres, Bruno Molines, engagé aussi dans l’aventure, abonde : « Pour l’instant, on n’est pas dans une réflexion économique, mais dans la volonté de redonner de la valeur à un produit délaissé. » Cet éleveur de trois cents brebis et vingt vaches allaitantes, installé dans l’aire d’adhésion du parc (2), aime « valoriser tout ce qu’il fait ». C’est le cas de la viande, qu’il écoule en direct, en bio et sous la marque « Esprit parc national ». « La vente directe ne permet pas de commercialiser nos agneaux plus cher, mais de produire à notre manière. C’est-à-dire des animaux élevés dehors, qui seraient très mal valorisés en filière longue car ils sont moins gras et moins bien conformés que ceux de bergerie. »

Encore faut-il tirer le meilleur parti possible des surfaces : 580 ha, dont seulement 60 cultivables. « Le reste est composé de landes plus ou moins boisées, qui nourrissent nos troupeaux une grande partie de l’année : de début mai à décembre pour les bovins, et jusqu’à fin janvier pour les ovins, explique-t-il. Je suis toujours prêt à recevoir des conseils pour mieux exploiter ces terrains difficiles, car on n’a pas toujours le temps de réfléchir à nos pratiques. »

Son intérêt rejoint là celui du parc. « On n’a jamais opposé agriculture et nature, affirme Julien Buchert. Le soutien au secteur agricole est inscrit noir sur blanc dans la charte. Et l’agropastoralisme a toujours été au cœur de notre action. » S’approchant d’une parcelle où trois tarines grignotent des buissons : « Cette pelouse naturelle abrite plus de cent espèces. Toutefois, c’est un habitat de plus en plus rare. » Car même dans un parc, les milieux naturels régressent au profit des prairies temporaires ou des cultures fourragères. Ce qui, selon lui, n’est pas pertinent du point de vue agricole non plus. « Ces milieux sont beaucoup plus résilients au changement climatique : on y trouve des espèces précoces et d’autres tardives, de l’ombre… Il y a moins de rendement à l’instant t, mais davantage sur la durée. Sans parler des qualités nutritionnelles, qui jouent sur la santé des animaux et la typicité des produits. »

Faire confiance aux milieux naturels

Pour maintenir ces zones riches en biodiversité, la clé est de « redonner confiance aux éleveurs dans la capacité de ces milieux à nourrir les bêtes ». C’est l’objectif du réseau pastoral, proposé depuis deux ans aux éleveurs volontaires. Il fait suite au programme Life Milouv, au cours duquel quatre-vingts éleveurs ont réalisé des diagnostics agropastoraux. Les journées de formation, auxquelles participe Bruno Molines, se déroulent en deux temps. « Le matin, on va sur une parcelle où il y a eu un changement de pratiques et on regarde son effet, explique Julien Buchert. L’après-midi, on découvre un parcours sur lequel l’éleveur se pose des questions. Selon ses objectifs, on propose des pistes pour adapter le temps de pâturage et le chargement à la capacité du milieu. »

Pour Bruno Molines, ce regard extérieur permet souvent de conforter des intuitions qu’il n’osait pas suivre. Et de répondre aux questions récurrentes sur l’embroussaillement des parcours. « On ne sait pas toujours comment intervenir : est-ce qu’il faut broyer par exemple ? » « Tout dépend des plantes présentes, répond Julien Buchert. C’est très technique, d’où l’importance de bien connaître les différentes espèces. » Lui-même « se forme en continu » avec le suivi des parcelles et les retours d’expérience des éleveurs. Dans la nature, « il n’y a jamais de conseil catégorique ».

(1) Tous situés entre Haute-Loire, Lozère et Tarn.(2) sa commune n’est pas dans le cœur du parc, mais il a signé la charte.

 

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