Le 1er avril, Patrick Couderc était sur le qui-vive pour semer ses betteraves fourragères pour la quatrième année consécutive. à la tête de quarante vaches laitières, à Moyrazès, dans l’Aveyron (1), il a aussi mobilisé une quinzaine d’exploitants du département pour intégrer cette culture dans leur assolement et faire partie de la Cuma DEI dans l’objectif d’acheter un équipement performant (voir pp. 48-49).

« La dynamique du projet est née en 2016, lors d’une conversation avec notre fils Firmin », se souvient Patrick. Après une journée de calcul de ration dans le cadre d’une formation, celui-ci découvre les qualités de la betterave fourragère pour l’alimentation des vaches laitières et demande à ses parents pourquoi ils n’en cultivent pas.

« J’étais déjà convaincu de l’intérêt du “produit”, avoue l’éleveur. Dans les années 1980, toutes les fermes de la région y consacraient une petite parcelle. Mais la récolte manuelle et la politique agricole commune favorisant le maïs ont eu raison de cette culture et plus personne n’en produisait. »

 

26 euros/1 000 litres en plus

En 2016, Patrick décide d’en implanter 0,5 ha. La récolte a été très laborieuse car elle s’est effectuée manuellement. C’est aussi la raison pour laquelle il prolonge l’expérience tout en étudiant la mécanisation de la chaîne de récolte. Il se tourne vers la fédération des Cuma et Jean-Claude Platon pour explorer des solutions. Il finit par opter pour un chantier de récolte clés en main (voir pp. 48-49). Ce dernier est essentiel pour conserver la betterave dans l’alimentation de leurs vaches.

Dans le même temps, Patrick, également formateur au centre de Bernussou (Aveyron), propose aux étudiants en licence de « potasser sur l’intérêt de la relance de la betterave fourragère dans l’Aveyron ». Une dizaine d’éleveurs, motivés par la production du fourrage, ont servi de support pour l’étude. La conclusion des étudiants est encourageante. L’augmentation des taux protéique et butyreux, après la mise en place de la ration à base de betteraves fourragères, est constatée sur toutes les exploitations. Sur celle de Cécile et Patrick, cela génère une plus-value moyenne de 26 €/1 000 litres livrés à la laiterie.

L’enquête, qui s’est déroulée de septembre 2018 à janvier 2019, montre que le taux butyreux a grimpé de 4,2 points pour atteindre 46,4. Le taux protéique a gagné, quant à lui, 2 points et atteint 35,7. La production est globalement restée stable pour l’ensemble des troupeaux concernés, sachant que 40 % sont conduits en agriculture biologique et que 60 % sont en conventionnel.

Chez Patrick et Cécile, le constat est dans la moyenne des résultats du groupe. En 2018, la ration hivernale comprenait 3 kg de MS de betteraves. « Nous les intégrons après une phase de transition de trois semaines en augmentant la dose pour éviter les problèmes d’acidose », déclarent-ils. Le reste de la ration des vaches (qui produisent en moyenne 8 500 l/an) comprend 11,7 kg de MS d’ensilage de maïs, 1 kg de MS de foin, 1,5 kg de maïs grain, 0,5 kg d’orge, 3,9 kg de tourteau de soja et 1 kg de VL avec des minéraux. Les laitières « raffolent » de la betterave, d’où l’importance de prévoir une place par vache au cornadis.

 

Des fourragescomplémentaires

« La betterave et l’ensilage de maïs sont complémentaires », ajoute l’agriculteur. Chacun apporte l’énergie sous une forme différente. La betterave est riche en sucres solubles et elle fournit au moins 1 UFl/kg de MS, quelles que soient les conditions météo pendant le cycle de la pousse. En conventionnel, les rendements ont oscillé entre 60 et 80 t brutes par ha en 2018. En maïs, le rendement et la qualité sont plus hétérogènes. L’an dernier, la sécheresse a débuté en plein cycle de la floraison, ce qui a pénalisé la teneur en amidon qui avoisinait 18 %, contre 30 % habituellement. « Finalement, la betterave sécurise notre système », souligne Patrick.

La reprise des racines s’effectue mécaniquement chez Cécile et Patrick. Les exploitants ne voulaient pas que l’ajout du fourrage soit complexe et modifie trop leur organisation. La betterave peut entrer dans la composition de la ration mélangée ou être distribuée entière manuellement au cornadis.

Dans l’ensemble, les agriculteurs du groupe ont observé que leurs animaux étaient en meilleure santé. « Dans le cadre de l’étude réalisée par les étudiants, le vétérinaire de notre exploitation a procédé à un contrôle du jus de rumen, ajoute Patrick. Il a constaté que la flore ruminale des vaches était beaucoup plus mobile quand elles recevaient une ration à base de betteraves. »

Du côté des cellules et des butyriques, l’analyse des résultats globaux, avant et après le régime à base de betteraves, n’a pas décelé de différence.

La plupart des éleveurs sont ravis de l’expérience. Un seul a arrêté à cause des cailloux qui endommagent sa mélangeuse. Les autres continuent et augmentent leurs surfaces à l’image de Gilles Brast (voir l’encadré ci-contre). Soixante hectares seront implantés en 2019 dans l’Aveyron.

Le groupe fourmille de nouvelles idées pour valoriser le fourrage. « Nous avons prévu une parcelle pour le pâturage à partir du mois d’août, précise Patrick. Cela devrait fournir des stocks à un moment où nous en manquons. » La transition s’effectuera comme dans la ration classique. La pâture se fera à l’aide d’une clôture électrique et lorsque les vaches auront consommé leur ration quotidienne, elles rejoindront une parcelle “parking”. Pas question de dépasser la dose de 3 kg de MS/j, sous peine de risque d’acidose. Au sein de l’enquête, certains éleveurs bio envisagent aussi d’acheter des plants pour contourner la difficile étape du désherbage, qui reste fondamentale pour la réussite de la culture.

Il n’est pas exclu que Cécile et Patrick augmentent leur surface en betteraves pour en distribuer jusqu’à la fin du printemps. « Nous pourrions réaliser une deuxième récolte pendant l’hiver en février-mars », imagine Cécile. Cela permettrait de faire la soudure avec la pousse de l’herbe.

Marie-France Malterre

 

(1) Patrick reprend l’exploitation de son épouse Cécile qui vient de prendre sa retraite.

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Betterave : La betterave fourragère  s’enracine La fourragère s’enracine