«On se doutait que le loup finirait par nous attaquer », avoue François Demarquet, directeur de la ferme expérimentale de Carmejane, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Une bonne partie des troupeaux du département est déjà touchée, aussi bien en estive que sur le siège de l’exploitation. À la ferme expérimentale, les deux premières attaques ont eu lieu en mai 2015, sur les parcours boisés qui jouxtent la bergerie. Ensuite tout est allé très vite. En urgence, un « programme » pour protéger les troupeaux a été mis en place, même si ces mesures préconisées par les services de l’État ont montré leurs limites depuis vingt ans chez les éleveurs touchés (lire l’encadré p. 49).

La structure de l’exploitation, qui compte 650 brebis préalpes, rend par ailleurs sa mise en œuvre particulièrement complexe. Le diagnostic réalisé par le Centre d’études et de réalisations pastorales Alpes Méditerrannée (Cerpam) a classé la ferme au niveau maximum de vulnérabilité. « Cela est lié en partie au nombre de lots d’animaux pâturant simultanément, indique François Demarquet. Nous comptons une dizaine d’expérimentations actuellement, avec des protocoles qui impliquent souvent eux-mêmes plusieurs lots. De fait, la conduite s’apparente à celle des exploitations des autres régions.

La génétique en danger

Le site sert aussi de centre d’élevage pour les races mérinos d’Arles, préalpes du sud et mourérous. « Nous élevons sur les pâtures 300 béliers pendant six mois, avant de les revendre aux sélectionneurs », indique François Demarquet. Le progrès génétique de l’ensemble des élevages de la région est désormais en danger. « Depuis mai 2015, les brebis de la ferme qui pâturent sur les parcours rentrent tous les soirs dans un parc de nuit », détaille François Demarquet. Cela implique des contraintes techniques lourdes. « Les besoins en main-d’œuvre explosent, souligne-t-il. Les rythmes de pâturage sont complètement bousculés. » Les protocoles des expérimentations pourront-ils être respectés dans ces conditions ?

Dans l’immédiat, les clôtures électriques des parcs boisés où ont eu lieu les attaques sont en cours d’aménagement. Un fil va être ajouté. Les 500 ha, qui s’étendent sur 14 km, en comptaient quatre jusqu’à présent. Ils avaient été mis en place au début des années quatre-vingt pour limiter le besoin en main-d’œuvre. Avec un fil supplémentaire, il ne s’agit pas seulement de remonter la hauteur de la clôture mais surtout de placer un fil au niveau de la truffe du loup. Cette décision complique les relations cordiales qu’entretenait le site expérimental avec les chasseurs, car ce fil est aussi un frein au passage des chiens de chasse.

Bergers des Abruzzes plus sociables

Autre aménagement de la conduite, à l’automne 2015, la moitié des brebis sont parties en pension dans la plaine de la Crau, à la descente de l’estive. Habituellement, elles retournaient sur les parcs boisés. C’est une facture supplémentaire qui augmente les coûts de production. Tout comme celle des chiens de protection. « Chacun nous revient entre 350 et 400 €, souligne François Demarquet. Ils sont pris en charge par l’État à hauteur de 80 %. » A terme, la ferme en comptera une douzaine. Ce sont des bergers des Abruzzes. « Ils sont plus petits et moins agressifs que les patous ou bergers d’Anatolie, les plus fréquemment rencontrés dans les Alpes, signale-t-il. Ils viennent du sud de l’Italie et sont issus de lignées où l’ensemble des générations a toujours été en contact avec le prédateur. » Ces nouveaux« gardiens » sont également présentés comme étant plus sociables à l’égard de l’homme. Une qualité indispensable, alors que le troupeau sert de support pédagogique aux élèves du lycée agricole attenant.

François Demarquet a embauché un berger pour les deux prochains mois afin de faire face au travail avant le départ des animaux en estive. Il compte bien tenir le compte des heures passées. « Cela servira de référence », indique-t-il.

Sommaire

Prédation : Le pastoralisme en péril