« Le moindre bruit de sonnaille nous fait sursauter depuis que le loup a attaqué notre troupeau au printemps dernier », déclare Etienne Debayle. Installé depuis le 1er janvier sur la ferme familiale, qui comptait au départ une cinquantaine de chèvres et 250 brebis viande, au Chaffaut-Saint-Jurson, dans les Alpes-de-Haute-Provence, le jeune éleveur est désormais sur le qui-vive 24 heures sur 24.

L’arrivée du prédateur fait voler en éclat l’organisation que ses parents avaient calée pendant plus de trente ans. Cela bouleverse son projet d’installation qu’il avait pourtant cadré jusque dans les moindres détails. « J’avais étudié la filière laitière en Provence-Alpes-Côte-d’Azur pour mon mémoire de fin d’études d’ingénieur, poursuit-il. Je savais qu’il y avait de la demande en fromages et yaourts. Nous les vendons essentiellement sur le marché de Digne-les-Bains. Je comptais produire du lait avec les 50 chèvres de mes parents et monter un troupeau de 80 brebis lacaunes pour diversifier l’offre de produits. J’ai travaillé pendant plusieurs mois comme technicien en ovins lait dans le Massif central. » Avec cette expérience technique et l’achat d’une cinquantaine d’agnelles inscrites, tous les atouts étaient réunis pour débuter le métier dans les meilleures conditions.

Des brebis très exposées au danger

Il comptait assurer le travail avec sa mère, Martine, son associée en Gaec. Jean, son père, qui vient de prendre sa retraite, devait l’aider en cas de besoin. « Nous pensions conserver la totalité des 250 brebis mourérous pour valoriser les 160 ha de parcours autour de la bergerie, ajoute-t-il. Mais ce troupeau est désormais remis en cause. »

Malgré une imposante batterie de moyens de protection mise en place, ces brebis restent très exposées au danger. Les parcours sont très pentus et parsemés d’arbres. Il est donc impossible pour le berger d’avoir tous les animaux en ligne de mire en même temps. Pour la nuit, Etienne regroupe toutes les brebis dans un parc spécifique. Deux jeunes chiens de protection, des bergers des Abruzzes, les encadrent. Ils ne les quitteront plus. « Nous embauchons aussi un berger avec un voisin, ajoute Etienne. Cela nous permet de partager les frais en regroupant nos troupeaux. »

Ces moyens ne suffiront pas à éloigner la menace. Etienne appréhende les nouvelles attaques. « Leur violence dépasse largement ce que nous avions imaginé, avoue-t-il. Il faut porter secours aux brebis survivantes, achever celles qui souffrent trop, ramasser les cadavres… » Après plusieurs mois, ces images continuent de le hanter. L’intensité de l’agression l’a surpris, pourtant il était bien au fait du problème. Il avait entendu maintes fois ses collègues lui raconter la scène. Le prédateur sévit depuis dix ans dans le massif des Monges, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de la ferme. « C’est de l’autre côté de l’autoroute », précise Jean, qui se doutait bien que l’animal finirait par arriver.

Face-à-face avec un loup

Le Gaec n’était pas totalement épargné par la prédation. Les mourérous qui pâturent chaque été, avec deux autres troupeaux, au nord du parc du Mercantour, au col de Larche, sont aussi touchées. « Nous avons perdu une dizaine de bêtes en dix ans mais les préjudices sont restés mesurés et supportables, précise-t-il. Les brebis pâturent à découvert et elles sont moins exposées aux attaques que sur le siège de l’exloitation. » Là-bas aussi, elles ne dorment plus en couchage libre mais rejoignent un parc de nuit. En conséquence, certains quartiers, trop éloignés, ne sont plus exploités alors que d’autres sont surpâturés. « Toutes les collines autour de notre bergerie du Chaffaut s’embroussailleront aussi si nous ne pouvons plus garder le troupeau de mourérous, souligne-t-il avec émotion. Mes parents ont mis plus de quarante ans à ouvrir ces espaces et à les entretenir. »

Etienne a aussi été marqué par le face-à-face qu’il a vécu lors de ses trois gardes au col de Larche. « Il était à 10 m de moi, il avait repéré une brebis à la traîne, raconte-t-il. Je n’avais pas de bâton. J’ai crié, j’étais affolé. Il s’en est allé lentement en se retournant de temps en temps. Il ne semblait pas avoir peur. Moi, en revanche, je suis resté « tremblant » toute la journée… J’étais tétanisé. » Dans cette zone au cœur du parc national, le port d’un fusil est interdit. Le prédateur n’est donc jamais menacé.

« Je ne passerai pas mon permis de chasser pour autant, ajoute Etienne. Je considère que porter une arme ne fait pas partie de mon travail. D’autant que la plupart des chemins sont très escarpés sur notre secteur. Le poids de l’arme constituerait une gêne et une source d’épuisement importante. »

Etienne n’a pas abandonné tous ses projets. Après maintes réflexions, il commencera bientôt les travaux d’une nouvelle bergerie qui comprend aussi une salle de traite. L’investissement s’élève à 300 000 €. Il garde l’esprit empli de doutes. Les brebis laitières conduites en lots clôturés sont moins exposées. Elles restent tout de même menacées.

Sommaire

Prédation : Le pastoralisme en péril