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Dossier 1. Une agriculture en émulation

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L’immensité des terres cultivables n’est pas l’unique force des pays de la mer Noire. Les producteurs disposent de potentiels de rendement en hausse et maîtrisent leurs coûts de production. Toutefois, certains points limitent encore leur expansion.

Chaque année, les pays de la mer Noire semblent redoubler d’efforts pour battre de nouveaux records de production. L’Ukraine dispose de 42 millions d’hectares de surfaces labourables, soit pas moins des deux tiers de la surface totale de la France. Ses terres sont riches en humus, en potasse et en phosphore. Cependant, le quart reste encore en friche. La Russie renferme 10 % des terres cultivables mondiales, avec 220 Mha. Le Kazakhstan n’est pas en reste, avec ses 25 Mha de terres arables.

Récoltes records

En 2016, la Russie est devenue le premier fournisseur de blé de la planète, devant l’Union européenne et les États-Unis. Lors de la dernière campagne, elle a battu un nouveau record, avec 130 Mt récoltées, dont 60 Mt de blé. L’Ukraine a collecté 63 Mt de grains en 2016, dont près de 27 Mt de blé, 10 Mt d’orge et 23 Mt de maïs. Au Kazakhstan, l’agriculture est fondée sur la production de céréales (25 Mt, dont 12 Mt de blé) et l’élevage. La production de blé y est très inégale selon les années, en moyenne de 11 à 13 Mt, avec un record à 23 Mt en 2011-2012. Cependant, le pays subit des pertes de récoltes estimées à plus de 15 %.

Rendements faibles

Ces volumes, qui donnent le tournis, sont issus de rendements plutôt étonnants. Entre 2 et 2,5 t/ha de blé pour la Russie. Sur les 24 Mha en culture, les rendements y sont particulièrement faibles. Ainsi, il existe un potentiel non négligeable de hausse de production. D’autant que le pays – premier producteur de gaz au monde – dispose d’un accès à l’azote très bon marché. Quant aux fameuses terres noires ukrainiennes, les rendements frôlent 4 t/ha. Soit le double des résultats russes, sur une surface cultivée réduite de 6 à 7 Mha. Handicapé par son manque d’eau et son enclavement, le Kazakhstan réalise des rendements entre 1 et 2 t/ha. Le pays dispose de 13 Mha de surfaces emblavées, soit le double de l’Ukraine.

Deux modèles

« Ces dix dernières années, les rendements ont progressé et ils continueront de s’améliorer, avance Olivier Bouillet, directeur d’Agritel à Kiev. Cependant, il persiste une forte hétérogénéité des pratiques entre les fermes, notamment en Ukraine. » Elle s’explique par des modèles de production différents à l’intérieur même des territoires.

Le modèle de culture est en majorité extensif. Les pays de la mer Noire étant soumis à un climat continental, avec de forts écarts de températures d’une année sur l’autre, les rendements varient fortement (voir l’infographie). « Les paysans se tournent donc vers des exploitations de très grandes surfaces, environ 10 000 ha en moyenne », précise Olivier Bouillet. Le climat parfois trop rude rend l’intensification plus ardue. En outre, l’accès aux produits phytosanitaires n’est pas toujours abordable pour les producteurs locaux. « En Ukraine, seules de grandes entreprises agricoles ont intensifié leur modèle de production », précise Jean-Jacques Hervé, consultant chez Agri Audit. À l’échelle du pays, elles peuvent atteindre 100 000 ha.

Production à bas coût

« Ces pays excellent dans la production à bas coût », observe Didier Nedelec, d’ODA. « Il faut savoir que même dans une conjoncture de prix bas comme celle d’aujourd’hui, la plupart des exploitations restent profitables. Certaines parviennent à dégager entre 350 et 550 $/ha ! », renchérit Jean-Jacques Hervé. La maîtrise de leur coût de production y est historique. « C’est inscrit dans leur ADN », rappelle Jean-Jacques Hervé. L’incertitude liée au climat y est pour beaucoup, d’autant plus que l’agriculture n’est que très peu subventionnée dans ces pays.

Maîtrise des marchés

L’absence de soutien financier les a également forcés à se pencher sur le suivi des marchés mondiaux. « Les agriculteurs sont plus à l’écoute du marché, des marges et ont un comportement opportuniste. C’est ce qui fait leur force », note Olivier Bouillet. Être opportuniste pour eux signifie faire le choix de son assolement en fonction des signaux du marché. Les céréaliers de la mer Noire ont une vitesse de réaction importante car ils dépendent des fluctuations du marché. « En Ukraine, sur les 50 000 exploitations agricoles, 5 000 représentent près de deux tiers du territoire. Elles sont les moteurs de l’évolution », ajoute l’expert. Un remaniement des assolements des 5 000 plus grandes exploitations ukrainiennes en réponse à un signal de prix peut à lui seul créer des tensions sur les marchés céréaliers.

Locataires des terres

Certains aspects de l’organisation du secteur agricole freinent cette montée en puissance. En Ukraine notamment, l’agriculteur n’est pas propriétaire de ses terres, ce qui crée de gros problèmes de trésorerie. « Un remembrement est obligatoire », assure le directeur d’ODA. Actuellement, il y aurait sept millions de propriétaires terriens en Ukraine. Chaque ferme contracte des baux de sept ans. « Cela limite la production. Les agriculteurs ne sachant pas s’ils garderont les terres à long terme ou non, ils investissent moins dans l’irrigation ou dans des traitements profonds », analyse Olivier Bouillet. En outre, dès la fin de la moisson, les paysans sont forcés d’écouler leur production afin de dégager de la trésorerie en vue de la préparation de la campagne suivante.

Les experts s’accordent sur la poursuite de l’amélioration des rendements céréaliers de la zone mer Noire. « Les agriculteurs progressent chaque année mais ils ne restent pas propriétaires de leur terre et manquent d’accès aux phytosanitaires et aux machines », nuance Didier Nedelec. « De plus, s’il y a une libéralisation du marché de la terre, l’agriculteur investira dans ses sols plutôt que dans la production de la campagne suivante, ce qui limitera les volumes, analyse Olivier Bouillet. C’est un des freins de cette libéralisation des terres. »

La qualité du blé s’améliore

Les blés ukrainiens sont de bonne qualité intrinsèque mais souvent déclassés en raison de parasites. Les punaises sont largement présentes de la mer Noire à l’Asie centrale. L’Ukraine a produit 40 % de blés meuniers et 60 % de fourragers en 2016. En Russie, 76 % des blés sont meuniers, le reste est fourrager. En 2015, le Kazakhstan a produit 92 % de blés meuniers, contre 70 % cette année. Le taux de protéines moyen est 12,8 % (contre 11,4 % en France, moyenne 2011-2015). Son temps de chute de Hagberg s’élève à 365 secondes (contre 327 en France). Cependant, c’est un blé dont les propriétés de panification sont moindres que celles du blé français. « La qualité est incertaine dans ces pays mais elle progresse », avance Jean-Jacques Hervé, consultant chez Agro Consult. Toutefois, Marie-Pierre Leblanc, directrice du laboratoire d’analyses de qualité des céréales de FranceAgriMer note que « le taux de protéines reste le point de communication majeur concernant la qualité des blés à l’exportation ».

Protéines. A 12,8 % en moyenne, le taux est plus élevé en mer Noire qu’en France. © © Claudius THIRIET
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Cet article est paru dans La France Agricole

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