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Dossier 1. Le marché intérieur comme cheval de bataille

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Fromages. L’emmental représente le plus gros segment du rayon fromages au lait de vache, avec 22,3 % des quantités achetées en 2017. © C. Thiriet

Avec 60% de la collecte destinée à la consommation française, la filière compte mieux rémunérer les producteurs. À condition de mettre tous les acteurs d’accord.

«La valorisation du marché français des produits laitiers doit être un premier levier d’action pour un prix du lait rémunérateur pour les producteurs », insistait la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) le 14 décembre 2017, après la remise du plan de filière au ministre de l’Agriculture, fruit des travaux des États généraux de l’alimentation (EGA). Pour Robert Brzusczak (1), président de la Fédération nationale de l’industrie laitière (Fnil), « la priorité est bien de retrouver de la valeur sur le marché intérieur ». Même la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) affirmait « jouer le jeu des EGA », en février dernier, pendant les négociations commerciales, alors que la loi n’était pas encore en vigueur. Sur le papier, toutes les parties prenantes partagent les mêmes intentions. La réalité est plus complexe.

« Les marges ont fondu »

Pour parvenir à davantage de « transparence et de réactivité », l’interprofession laitière (Cniel) promettait pour le premier semestre 2018 l’élaboration d’indicateurs de valorisation des produits de grande consommation (PGC) destinés au marché français.

Mais le 11 juillet dernier, à l’issue du conseil d’administration du Cniel, la FNPL s’agace. « Le collège des producteurs (2) a défendu la création d’une valeur de référence du marché intérieur, équivalente a minima au coût de revient du litre de lait à la production. Elle a été refusée par les indus­triels », rapporte Marie-Thérèse Bonneau, vice-présidente du syndicat.

Pour Jehan Moreau, directeur de la Fnil, « les relations sont désormais propres à chaque entreprise, et nous défendons l'indépendance de nos choix stratégiques et commerciaux ». Et il prévient : « On ne peut malheureusement pas attribuer une valeur extraordinaire aux PGC. Les marges sur les marques nationales ont fondu au fil des années. »

Sur le terrain, ce postulat se traduit par des tensions entre producteurs et transformateurs. À l’image de Lactalis, accusée en avril dernier par l’Union nationale des éleveurs livreurs Lactalis (Unell) de « passer en force » sur le prix du lait, en « opérant un retournement complet sur la valorisation des produits de grande consommation vendus en France ».

Toutefois, un consensus semble se dessiner pour la transmission d’informations à l’Observatoire de la formation des prix et des marges (OFPM). Un moyen de « donner de la visibilité à notre réalité industrielle et commerciale », selon Damien Lacombe (3), président de Coop de France Métiers du lait. Du côté des privés, Jehan Moreau reconnaît que « l’OFPM travaille aujourd’hui sur la base de calculs réalisés à partir d’éléments exogènes, comme les données de l’Insee concernant les produits industriels. Nous allons transmettre des fourchettes d’évolution des coûts de production sur les cinq familles de produits suivies par l’Observatoire (voir infographie ci-contre), et nous sommes en pleine collecte des informations auprès de nos adhérents. C’est un long travail, car le contrôle de gestion est différent selon les entreprises. Cela nécessite des retraitements. »

Conditions générales de vente

S’il reste du chemin à parcourir pour davantage de transparence des transformateurs envers leurs producteurs, l’état des relations est tout aussi délicat entre le maillon intermédiaire et les distributeurs.

Pourtant, la loi Sapin 2, promulguée en décembre 2016, donnait des espoirs aux éleveurs, avec l’obligation pour les laitieries d’indiquer aux distributeurs, dans les conditions générales de vente (CGV), « le prix prévisionnel moyen proposé aux producteurs de ces produits agricoles ». Mais à l’heure de sa mise en pratique, en décembre 2017, le flou a prévalu. « Les valeurs vont de 335 à 375 €/1 000 l selon les opérateurs, avançait alors André Bonnard, secrétaire général de la FNPL. Mais dans aucun cas il n’est précisé s’il s’agit de lait standard ou à teneurs réelles. Un tel écart de prix est incompréhensible, car le marché intérieur est stable. » Et le directeur de la Fnil de reconnaître que « tout le monde y est allé de son prix ».

Pour Gérard Calbrix, directeur des affaires économiques à l’Association de la transformation laitière française (Atla), « cette disposition de la loi Sapin 2 n’est qu’un outil de communication. Les conditions générales de vente des marques nationales courent sur un an. Y faire figurer un prix prévisionnel payé aux producteurs n’a pas de sens, puisqu’on ne peut présager de la collecte laitière à venir, des éventuels volumes excédentaires et de leur niveau de valorisation en beurre-poudre. Or le prix du lait payé au producteur s’ajuste en fonction de la valorisation de ces excédents. »

Pour endiguer cette nébuleuse, la FNPL attend de la future loi agriculture et alimentation issue des EGA un « renforcement des acquis de la loi Sapin 2 », ainsi qu’un « accord interprofessionnel ou un décret précisant la définition exacte du prix d’achat du lait aux producteurs à faire figurer dans les CGV ».

(1) Également directeur général délégué de Savencia. (2) Représenté par la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), la Coordination rurale et la Confédération paysanne. (3) Également président de Sodiaal.

Laits différenciés : opération communication

Alors que les marques de producteurs se sont multipliées depuis plus d’un an, les acteurs majeurs de la transformation se lancent eux aussi dans la course aux laits différenciés.

À commencer par Lactalis, avec le lait « L’appel des prés », commercialisé depuis octobre 2017. En échange d’une alimentation du cheptel sans OGM et de 200 jours de pâturage par an, la vingtaine de producteurs engagés dans la démarche reçoit une prime de deux centimes par litre, pour une brique vendue 1,15 €/l en magasin.

En avril 2018, c’est au tour de Sodiaal de mettre sur le marché son lait différencié « Les laitiers responsables ». Cette fois, près de 250 éleveurs sont engagés dans la démarche. Sur chaque litre commercialisé au prix d’un euro, six centimes seront partagés avec l’ensemble des coopérateurs. Les éleveurs engagés dans la démarche reçoivent une prime supplémentaire de 1,5 centime. En échange, ces derniers devront nourrir leur troupeau avec une alimentation sans OGM, et mettre leurs vaches au pâturage.

C’est le cahier des charges de l’association « Lait de pâturage » qui a été retenu, exigeant une durée de pâturage moyenne de 150 jours par an. Pour développer sa démarche, l’association a pris contact avec d’autres industriels. « Au-delà du lait liquide, notre cahier des charges peut s’étendre à d’autres produits comme le beurre, les crèmes ou encore les produits secs », assure Marcel Denieul, le président de l’association.

Selon l’Observatoire de la formation des prix et des marges, « la consommation de lait liquide conditionné connaît un repli structurel depuis plus de dix ans ».

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Cet article est paru dans La France Agricole

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