« Un sentiment d’impuissance. » Didier Agrinier, agriculteur à Digas, dans la commune d’Hures-la-Parade, a vu 20 hectares de son pré piétinés en l’espace de quatre jours. Le 8 août 2020, à 23 heures, un semi-remorque transportant une sono et plus de 1 000 véhicules ont élu domicile sur sa parcelle. En deux heures, tout était monté pour que les 7 000 fêtards, selon les chiffres de la préfecture de Lozère, puissent débuter les festivités.

« On ne peut rien faire face à la masse »

Christine Valentin, présidente de la Chambre d’agriculture de Lozère, témoigne de de la colère des agriculteurs de la commune : « Quand ils ont commencé à arriver, les agriculteurs ont tenté de s’interposer pour savoir ce qu’ils allaient faire, mais il y a eu un refus total de discussion. Tout s’est déployé très vite. » Et les agriculteurs de déplorer, « il y avait une ruée, du monde partout et on ne peut rien faire face à la masse. »

À cela s’ajoute la crainte de vols et de dégradations des exploitations environnantes. Des troupeaux de brebis et des chevaux ont dû être immédiatement mis à l’abri pour éviter tous débordements. « Notre sentiment, c’est la colère et l’incompréhension. On entre dans des priorités privées ! », s’indigne encore Vincent Bonnet, président des Jeunes Agriculteurs de Lozère. En route vers le site mardi après-midi, il a affirmé que la situation s’aggravait sur place et que le climat se tend, « des fêtards sont allés dans les corps de ferme et il y a des trafics dans les alentours, les agriculteurs sont à bout. » Selon la préfecture, il restait encore 2 500 personnes sur site le mardi 11 août au matin.

Situé dans le parc national des Cévennes, sur le causse Méjean, le terrain abrite une faune et une flore spécifiques désormais menacées. ©Google Maps

« La pâture est morte pour cette année »

« Ils vont détruire de l’herbe du pré et empêcher les animaux de manger », explique à La France Agricole Christiane Lambert. « Scandalisée » face à cet événement non autorisé, la présidente de la FNSEA précise que « la faune et la flore sont spécifiques et irremplaçables » dans ce causse Méjean où se situe le terrain.

En effet, Anne Legile, directrice du Parc national des Cévennes, déclare dans un communiqué de presse daté du 11 août : « Les menaces pour l’environnement sont nombreuses : perturbation de la faune sauvage, destruction de la flore, nuisances sonores, risques d’incendies… Sans parler des conséquences pour l’activité agricole locale. Les participants ne semblent pas mesurer tous les enjeux de cette zone fragile et riche en biodiversité ».

« Une insalubrité totale »

« La pâture est morte pour cette année et pour les années à venir avec le tassement du sol », s’alarme aussi Vincent Bonnet des JA de Lozère. « On est déjà en période de sécheresse donc derrière, ce sont des hectares qui ne pourront pas être pâturés par les brebis. »

Un constat partagé par l’exploitant du terrain, Didier Agrinier. Comme le rapporte la Chambre d’agriculture de Lozère en contact avec lui, il regrette que les fêtards viennent « souiller notre territoire qu’on entretient tous les jours. »

De son côté, Alain Pouget, directeur régional de la Coordination rurale, qui s’est rendu sur site à plusieurs reprises, a constaté « une insalubrité totale ». Selon lui, du verre pilé de cannettes cassées parsème le sol, des excréments faute de sanitaires jonchent le pré, sans compter les détritus à ciel ouvert.

Les syndicats vent debout

Valérie Hatsch, préfète de la Lozère, « condamne l’organisation de ce rassemblement interdit par arrêté préfectoral, d’autant plus dans le contexte de crise sanitaire actuel ». Dans un communiqué de presse paru mardi 11 août 2020, la préfecture affirme avoir pris les mesures nécessaires pour protéger le terrain et les habitants.

Un travail conjoint entre « les services de l’État, le maire de la commune d’Hures-la-Parade, les propriétaires du terrain occupé et la Chambre d’agriculture » a été mené « depuis le premier jour ». Des toilettes ont été installées pour les fêtards, ainsi que des containers pour les détritus. Des masques ont également été distribués sur le site pour limiter la propagation du Covid-19.

La préfecture et la gendarmerie de Lozère ont installé des toilettes pour les fêtards, ainsi que des containers pour les détritus. ©Christine Valentin

Cela n’empêche pas des syndicats d’être vent debout contre « l’inaction de l’État ». Vincent Bonnet des JA de Lozère assure que son syndicat est « pour le moment pacifiste, mais que si l’État ne prend pas ses responsabilités et les moyens nécessaires pour déloger les fêtards, eux les prendront ! »

Selon lui, c’est désormais « l’exaspération » qui prime à Hures-la-Parade. Si « on comprend que c’est compliqué pour tout le monde, on va essayer de faire monter la pression ! On ne veut pas embêter les Lozériens et les touristes, ils n’ont pas à subir la rave party, il faut travailler intelligemment. »

De son côté, le directeur régional de la Coordination rurale évoque « une démission » de l’État et des autorités face à ces « jeunes mécréants » et a organisé une action syndicale. Treize agriculteurs du syndicat se sont réunis mardi après-midi pour bloquer une route nationale à Barjac et ont ensuite occupé des ronds-points, avant de se rassembler au centre-ville de Mende pour faire du tapage nocturne. Une opération menée à la suite de leur demande auprès des autorités d’évacuer le terrain occupé au plus vite. Selon la préfecture, le propriétaire Didier Agrinier et la Chambre d’agriculture « se désolidarisent totalement de leur action ».

Sans commenter cette opération, Christiane Lambert accuse aussi les autorités. Face « aux gens déboussolés », elle estime que « la préfecture et la gendarmerie auraient pu anticiper » la rave party, notamment sur les réseaux sociaux. Selon elle, les agriculteurs sont en colère et excédés, à l’image du propriétaire Didier Agrinier, qui a déposé plainte dès lundi.

« L’agropastoralisme va reprendre ses droits »

Dans un communiqué du 12 août, la préfecture de Lozère annonce qu’une opération d’évacuation des fêtards a été effectuée le même jour et qu’à 14h30 « le site était totalement libéré. »

La pâture a donc été délivrée de ses squatteurs « sans heurt » après quatre jours de festivités. Le propriétaire du terrain Didier Agrinier, la préfète et notamment des agriculteurs de la FDSEA et des Jeunes agriculteurs de Lozère, se sont rendus sur place pour « évaluer l’état du site après l’évacuation ». Bilan : treize saisies de matériel ont été opérées, dont celle d’une remorque et d’un camion de 3,5 tonnes.

Pour préserver au mieux la faune et la flore locales, la préfecture « a fait appel à une entreprise d’insertion sociale pour mener à bien la remise en état de la zone. » Et ce, sans compter le retrait de quatre bennes de détritus. « L’agropastoralisme va reprendre ses droits sur cette partie du Causse Méjean », a ainsi pu déclarer la préfète Valérie Hatsch.

Le jeudi 13 août, la justice a ouvert une enquête pour organisation d’une manifestation non déclarée.

Oriane Dieulot