« L’engagement dans une agriculture plus résiliente et permettant le stockage du carbone a-t-il toujours un sens quand j’entends des politiques, des médias, les réseaux sociaux, des conférences scientifiques, des agriculteurs parfois, inventer le monde de demain sans regarder la réalité d’aujourd’hui ? » s’interroge le président de l’Apad au début de son intervention le 11 décembre 2019.

À l’occasion de la Cop 25 de Madrid, une conférence du programme 4pour1000 s’est tenue au ministère de l’Agriculture espagnol. François Mandin, agriculteur et président de l’Association pour la promotion d’une agriculture durable (Apad), et le ministre de l’Agriculture française, Didier Guillaume, faisaient partie des intervenants.

Dans le cadre de la réflexion sur le stockage du carbone, François Mandin a souhaité insister sur ce que les pionniers de l’agriculture de conservation des sols (ACS) ont déjà mis en place.

Partir de la réalité

« On nous brosse un futur inaccessible sans repartir des réalités que nous vivons sur nos fermes, nous, agriculteurs », martèle l’agriculteur vendéen. « Je suis venu dire que ma réalité, la réalité des agriculteurs, doit servir de base à la transformation de l’acte de production. Cette réalité doit être prise en compte dans l’élaboration des politiques publiques, des programmes de recherche, des stratégies d’entreprise. »

Reconnaître le travail des pionniers

Le représentant de l’Apad a insisté sur le fait que beaucoup d’agriculteurs partout dans le monde mettent en place par eux-mêmes et sur leurs propres deniers la recherche nécessaire à la mise en place d’une agriculture performante et durable et au stockage du carbone dans les sols. « Vous avez une chance incroyable, vous, les décideurs, les financeurs : partout dans le monde des agriculteurs se mobilisent, agissent, modifient leurs pratiques pour allier production et protection. »

« Le sol, la terre, c’est mon premier outil de travail, ma matière première, sur laquelle moi, mon père et mes deux grands-pères avant moi ont œuvré toute leur vie. Cette matière première, c’est l’avenir de mon fils. Ce sol, cette terre, c’est ma réalité. […] Cette réalité, on a parfois le sentiment, nous, agriculteurs du monde, qu’elle est mise de côté par certains ; que l’idéologie a pris le pas sur le pragmatisme, l’efficacité, les résultats. »

« Posez-vous cette question : avez-vous le sentiment profond que les agriculteurs sont reconnus pour leurs compétences ? sont considérés comme étant au centre de la dynamique de transformation ? sont encouragés à être libres et autonomes de leurs actions ? sont reconnus pour les risques pris sur leur ferme au nom de l’environnement ? sont rémunérés pour les services rendus ? »

Avoir une vue globale

Par ailleurs, François Mandin a invité les chercheurs et les responsables politiques à raisonner à l’échelle d’un système de production et pas à celle de telle ou telle pratique. « Si je ne réintroduis que des couverts, et que je continue à travailler mon sol, cela provoque des inconvénients. Pour avoir l’ensemble des bénéfices, il faut mettre en place l’ensemble du système », confie à La France Agricole l’adepte du semis direct sous couvert végétal.

Tenir une boussole et pas un thermomètre

L’Apad s’adresse aussi au gouvernement et à la recherche française. Si l’on veut stocker du carbone dans les sols, il faut « accompagner les agriculteurs vers l’agriculture de conservation des sols », caractériser la démarche technique pour que les leviers d’action soient plus puissants et enfin mettre en place des outils de calcul afin de faire valoir le stockage du carbone dans les sols au sein des accords internationaux. En bref, si l’association salue la haute compétence de la recherche fondamentale française, elle lui demande d’être plus appliquée et plus proche du terrain.

« Pour aller plus loin, passer à l’échelle supérieure, nous avons besoin d’un positionnement politique international clair sur les outils au service de nos résultats environnementaux mais aussi de soutien financier pour partager les savoirs, développer les formations, diffuser les résultats et les améliorer. Nous avons également besoin des scientifiques à nos côtés, non pas avec un thermomètre dans la main, comme arbitre, mais avec une boussole pour construire ensemble le chemin, comme un coach », a exprimé François Mandin à la tribune du ministère de l’Agriculture espagnol.

Accompagner les agriculteurs par étapes

François Mandin a défendu une approche réaliste et progressive de la transition vers ce mode de production. « Souvent on nous qualifie d’extrémistes. Oui nos positions sont assez claires. En même temps, il est normal que les agriculteurs avancent à la vitesse qui correspond à la réalité de leur exploitation », a expliqué l’agriculteur à la rédaction de La France Agricole. Pour lui, le but est d’effectuer cette transition en diminuant le plus possible les risques liés au changement de pratiques.

Un savoir au service du bien commun

Sans vouloir opposer les différentes innovations agricoles (agriculture biologique, techniques culturales simplifiées…), le président de l’Apad demande que les agriculteurs qui ont fait le pas en ACS soient reconnus comme « des pionniers qui servent à l’ensemble pour évoluer ». « C’est sur les agriculteurs qui sont en avance que l’on doit s’appuyer. »

Le glyphosate en question

François Mandin rappelle que le glyphosate reste un outil indispensable pour l’instant. « Il y a des situations où on ne pourra pas stocker plus de carbone sans un contrôle de l’enherbement non mécanique. »

Cependant, si ce produit est important, l’agriculteur insiste sur le fait qu’il n’est pas le centre du système de production. « Le meilleur outil d’avenir de l’ACS pour contrôler les parasites est le végétal, mais on n’est qu’au balbutiement de sa maîtrise. »

Voir aussi : Une place particulière accordée à l’agriculture de conservation

L’intervention du ministre

Le ministre français de l’Agriculture, Didier guillaume, est aussi intervenu lors de cette conférence. Il a introduit avec son homologue espagnol Luis Planas cette réunion annuelle. Le ministre a partagé l’expérience de la France qui a déjà mis en place des actions permettant l’amélioration des stocks de carbone.

Il a fait part des avancées apportées par la récente étude de l’Inra précisant le potentiel technique de séquestration du carbone dans les sols français. Cette étude a permis d’identifier et de démontrer scientifiquement l’intérêt d’un certain nombre de pratiques visant stocker plus de carbone. Le ministre a demandé au futur Inrae d’approfondir ses travaux et de tester la mise en place d’un indicateur simple de suivi du carbone organique du sol sur le territoire.

Il a par ailleurs a jugé indispensable de passer à une échelle supérieure et avoir un impact plus grand. Pour Didier Guillaume, « les agriculteurs sont engagés pour faire avancer les choses ».

Cohérence entre les paroles et les actes

« Je suis très heureux que le ministre se soit déplacé pour cette réunion », se réjouit François Mandin. « C’est la France qui a lancé ce programme à la Cop 21. On espère simplement qu’entre les messages donnés et les outils mis sur la table, il y ait un maximum de cohérence », précise le président de l’Apad.

Voir aussi : Mesurer et rémunérer le stockage du carbone dans le sol

Renaud d’Hardivilliers