Tout a débuté au printemps 2020. Six riverains des communes du Fréhel et de Plévenon dans les Côtes-d’Armor qui s’étaient rencontrés lors de rassemblements, ont décidé de se réunir avec un objectif commun : aider de jeunes agriculteurs qui n’ont pas les moyens d’acheter des terres, à s’installer. Le pari était lancé.

Quinze jours pour collecter 200 000 euros

Nadège Lefeuvre, une des initiatrices du projet, raconte : « Notre objectif était de réaliser des actions concrètes. Mais on ne savait pas comment de simples citoyens pouvaient venir en aide à des agriculteurs. »

Ce petit groupe composé en majorité de retraités qui n’ont pas tous un lien direct avec l’agriculture a donc choisi d’aller à la rencontre des agriculteurs et éleveurs du coin. Le but était de définir la problématique forte. « On a vite compris que l’aspect financier était le principal frein et qu’il fallait agir au niveau foncier. »

À lire aussi : Le marché du foncier agricole résumé en 6 chiffres (27/05/2021)

En octobre 2020, « un coup de chance, une aubaine » s’est présenté à eux. Une agricultrice vendait sur Leboncoin trente hectares de terres agricoles à Fréhel. « Là, tout s’est enchaîné très vite. On l’a contactée, on lui a expliqué notre démarche et ça lui a plu. On avait donc quinze jours pour collecter 200 000 euros ! »

Les 200 brebis bio de Mathieu Juhel peuvent désormais pâturer sur 37 hectares au total grâce à la centaine de riverains qui se sont collectés pour acheter des terres agricoles. © Mathieu Juhel

Six au départ, ils sont désormais 160 à soutenir le projet

C’est grâce aux « forts tempéraments de fonceurs » que le petit groupe a démarché la population locale et a réussi à collecter les fonds auprès d’une centaine de riverains. Il restait encore à trouver des agriculteurs désireux de leur louer les terres.

« On a contacté la Safer (1) pour connaître les démarches à entreprendre. Et parmi nous, certains avaient déjà investi dans un groupe foncier agricole (GFA) qui soutenait l’agriculture biologique. Ce n’était pas notre idée de départ, mais on a finalement décidé d’utiliser ce GFA et nous sommes désormais 160 personnes. »

Avec l’aide de la Safer, de la chambre d’agriculture, des maires de Plévenon et de Fréhel, des syndicats locaux, du groupement de producteurs Gab22 et du bouche-à-oreille, cinq porteurs de projets agricoles ont été trouvés. « La Safer a apprécié le profil des agriculteurs. Ce qui a plu est le fait qu’il s’agisse de jeunes installés et qu’il y avait une cohérence dans les trois projets. »

Deux se sont finalement rétractés. Les trente hectares ont donc été répartis entre les trois restants, « très heureux » de pouvoir enfin installer leurs projets. Et ce, pour les dix-huit prochaines années.

« C’est difficile de s’installer quand on n’est pas du milieu »

Âgés de 27 à 40 ans, Damien Ernault, Mathieu Juhel et Katell Lorre l’affirment : sans cette démarche solidaire de cette poignée de riverains, ils n’auraient pas pu mener à bout leur projet d’installation.

« Ça ne pouvait pas mieux tomber pour nous, relate Damien Ernault. Sans l’aide de ce GFA, on n’aurait pas pu investir. On ne voulait pas s’endetter pour 20 ans pour des terres. » Accompagné de sa compagne Lucie Hospital, il a repris la chèvrerie du Tertre Morgan à Fréhel en 2011.

« Quand on n’est pas du milieu, qu’on n’est pas non plus fils d’agriculteurs, on n’est pas dans les petits papiers. Du coup, c’était difficile de trouver des terres pour agrandir notre élevage. » Sur les trente hectares à louer par le GFA, ils en ont récupéré onze. « C’est plus d’un tiers de surface en plus qu’on a désormais. C’est vraiment intéressant pour nos 90 chèvres ! »

Damien Ernault et sa compagne Lucie Hospital ont pu agrandir leurs terres agricoles pour leurs 90 chèvres bio grâce aux 11 hectares qu’ils louent au GFA. © Daniel Huon

Un avis que partagent Mathieu Juhel et sa compagne. Grâce à leurs cinq hectares acquis du GFA, « on arrive à l’idéal de la surface ! » Car au départ, en 2017, il avait seulement sept hectares pour cultiver du houblon bio sur la Côte d’Émeraude à Fréhel.

« Je me suis rendu compte que ça n’allait pas suffire. » Après l’achat de vingt-cinq hectares cette année, ce fils d’agriculteurs de 27 ans peut enfin cultiver le houblon et élever ses 200 brebis bios. Et plus encore, sa compagne pourra également planter ses 200 arbres fruitiers en agroforesterie où pâturent leurs moutons.

Mathieu Juhel, fils d’agriculteurs, peut désormais cultiver son houblon et installer ses 200 brebis bio grâce au GFA. © Mathieu Juhel

« On se sent moins seul » grâce au GFA

De son côté, Katell Lorre, paysanne galétière, a obtenu douze hectares du GFA. Installée en 2013 à Saint-Cast-le-Guildo, elle avait à peine six hectares cultivables pour sa « Petite ferme d’Émeraude ». Trop peu pour son désir de cultiver elle-même son blé noir et faire ses galettes de A à Z.

« Je n’avais pas assez, explique-t-elle. Et j’ai eu énormément de mal à trouver du terrain. Je n’ai eu que de petites surfaces très morcelées. C’était une vraie galère ! » D’autant que son projet est aussi de passer en agroforesterie. Alors quand Nadège Lefeuvre l’a contactée pour lui expliquer la démarche, Katell Lorre a fini par accepter et délocaliser le siège de sa ferme à Fréhel.

À lire aussi notre dossier : Pourquoi ça coince pour les femmes (26/05/2021)

Grâce à ses voisins, Katell Lorre, paysanne galétière, a pu agrandir ses terres pour cultiver elle-même son blé noir et faire pâturer son troupeau. © Daniel Huon

Chèvres, blé noir, houblon ou brebis bio, quels que soient leurs projets d’installation, Damien, Mathieu et Katell sont unanimes : cette action solidaire leur a permis de s’installer comme ils le souhaitaient depuis des années.

« On ne se rendait pas compte que des gens pouvaient s’intéresser à nous comme ça ! », relate l’un. « On a vraiment envie d’échanger et de ne pas se sentir seul. La force du GFA est très présente, c’est porteur et c’est moins stressant », surenchérit une autre.

La prochaine étape : « Créer une jointure entre un agriculteur qui veut vendre et un jeune agriculteur qui souhaite s’installer, conclut Nadège Lefeuvre. On souhaite que d’autres initiatives comme la nôtre puissent voir le jour un peu partout en France. Et c’est possible, la preuve ! »

Oriane Dieulot

(1) Safer : Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural.