« Les Elles de la Terre », c’est quoi ?

« C’est une association non syndiquée créée par des femmes pour les femmes, décrit Karine Benhammou. À l’origine du projet, nous étions cinq agricultrices. Nous nous sommes rencontrées sur Facebook en 2016, avons discuté et dressé le constat alarmant de la situation du milieu agricole et du sort des agricultrices en particulier, qui sont moins reconnues, moins écoutées. »

« Et en janvier 2017, nous avons créé “Les Elles de la Terre” pour libérer la parole, sans jugement. Notre but est de créer un lien avec les agricultrices, de tous les profils, tous les âges et toutes les filières. Notre association rassemble toutes les femmes qui ont de près ou de loin un lien avec le monde rural ainsi que l’agriculture. »

Concrètement, comment aidez-vous ces agricultrices ?

« On les écoute. Elles peuvent nous appeler quand elles le veulent, nous n’avons pas d’horaire. On répond au téléphone, on leur apporte notre soutien, on partage notre expérience, on ne les lâche jamais ! Et s’il le faut, on les redirige vers des professionnels. »

« J’ai également suivi une formation sur le suicide pour savoir comment réagir dans ces cas-là pour ne pas faire n’importe quoi. On se permet aussi d’en parler entre collègues, pour être plusieurs à les épauler. Notre mot d’ordre est d’être accessibles ! Le but est qu’elles n’hésitent surtout pas à décrocher leur téléphone, sans crainte, sans tabou. »

« Nous organisons également des ateliers. Et il y en a pour tous les goûts. On leur demande quels sont leurs besoins et on s’adapte. Ça peut être des échanges professionnels sur l’agriculture, ou sur le jardinage, l’art plastique, ou du yoga. Je suis moi-même professeure de yoga. J’étais éleveuse de vaches allaitantes et de chevaux avec mon conjoint, mais on a tout perdu. »

« En plus des ateliers, on organise un café tous les mois pour que celles qui le veulent, se rencontrent, échangent et partagent leur vécu. Mais avec le Covid-19, tout est à l’arrêt. Il nous reste heureusement le soutien par téléphone et c’est déjà énorme. »

« Être agricultrice aujourd’hui, c’est être surveillée au quotidien »

C’est quoi être agricultrice en 2021 ?

« Ce n’est pas facile tous les jours. Être agricultrice aujourd’hui, c’est être surveillée au quotidien. Car le monde agricole est masculin. Tout est pensé pour les hommes, jusqu’aux machines. Donc quand on est une femme et qu’on s’installe seule, sans conjoint, on doit faire face aux remarques, aux questions sur ce qu’on fait, comment on le fait, pourquoi on le fait de telle manière, etc. C’est épuisant de devoir se battre pour trouver sa place. Le plus dur est vraiment le regard des autres agriculteurs. »

« Mais ce constat nous donne aussi de la force. Car chaque jour, on s’adapte pour faire un métier qui a été pensé par des hommes pour des hommes. Donc on réfléchit à des solutions en permanence, on innove, on évolue. Il y a encore du chemin à parcourir. Malgré tout, par rapport aux agricultrices d’il y a 20 ans, on se rend bien compte que c’est un peu plus facile pour celles de 2021. La place des femmes évolue dans la société, dans les mentalités, la parole se libère enfin. Donc ça y est, c’est parti, et il était temps ! »

Propos recueillis par Oriane Dieulot