Le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume s’en était inquiété ouvertement lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire sur la grande distribution : « Le compte n’y est pas ! » Pour s’assurer que l’expérimentation du relèvement du seuil de revente à perte (SRP) atteigne son objectif, à savoir, un rééquilibrage des marges, le ministère avait promis un comité de suivi de la loi EGAlim.

Ce groupe de travail ne semble cependant pas avoir survécu à l’été. Qu’à cela ne tienne, UFC-Que choisir et la Confédération paysanne se sont emparées du sujet. Et leur constat est sans appel : le relèvement du SRP représenterait, selon leurs chiffres, « un chèque en blanc de 1,6 milliard d’euros » à la grande distribution.

Le ruissellement n’est pas venu

Avec le relèvement du SRP, comme le montre l’infographie officielle ci-dessous, le ministère attendait un rééquilibrage des marges de la grande distribution. Bénéficiant d’une hausse autorisée de 10 % sur les tarifs de ses produits d’appel, la grande distribution, espérait le ministère, rognerait sur les marges de ses produits agricoles, au profit des agriculteurs.

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Le visuel ci-dessus est extrait d’une infographie disponible sur le site du ministère de l’agriculture.

Neuf mois plus tard, l’étude d’UFC-Que choisir et de la Confédération paysanne brise les espoirs officiels : le relèvement du SRP, estiment les organisations, est « une mesure qui rate sa cible ».

À qui profite l’inflation ?

Pour mesurer les effets du relèvement du SRP, UFC-Que choisir a fait appel à l’Institut Nielsen, qui a étudié l’ensemble des produits alimentaires, dans tous les supermarchés des six principales enseignes. D’après les résultats de cette étude, le relèvement du SRP aurait conduit à une hausse de 0,83 % d’inflation, soit « une flambée des prix alimentaires », selon les commanditaires, par rapport aux mouvements des années précédentes.

En cumulant la hausse totale sur les deux ans de l’expérimentation, le relèvement du SRP représenterait ainsi « une hausse du budget alimentation des ménages de 1,6 milliard d’euros ». Selon les auteurs de l’étude, la hausse serait par ailleurs « plus particulièrement marquée dans les hypermarchés », où elle attendrait 1,04 %.

Promesses présidentielles

Durant son discours de Rungis, en 2017, le président avait rappelé que l’un des objectifs des États-généraux de l’alimentation (EGAlim) était de « permettre aux agriculteurs de vivre du juste prix payé ». Pour vérifier l’application de cette promesse, l’étude s’est attachée à suivre les évolutions de trois « produits bruts ou peu transformés : la viande de bœuf, les filets de poulet et le lait de consommation ».

Du côté du consommateur, le prix du poulet a par exemple augmenté de 0,36 €/kg en deux ans. Pourtant, du côté de l’éleveur, la rémunération n’a augmenté que de 0,09 €/kg. Si la hausse ne se fait pas franchement sentir, c’est que la grande distribution profite elle aussi de la revalorisation, avec une augmentation de marge de 0,25 €/kg.

« Le seuil de revente à perte qu’on augmenterait seul sans demander aucun effort, aucun accompagnement, aucune transformation, vous le voyez bien, c’est une forme de chèque en blanc », annonçait, prophétique, Emmanuel Macron lors des États-généraux. Un chèque conséquent de 1,6 milliard d’euros, selon les estimations de l’UFC et de la Confédération paysanne.

Ivan Logvenoff