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Le cri de Houellebecq pour les éleveurs

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Sérotonine - Le cri de Houellebecq pour les éleveurs
Michel Houellebecq aborde dans Sérotonine la réalité de la vie des éleveurs. © R. Aries/GFA

Plaidoyer en faveur des éleveurs laitiers, le roman « Sérotonine » de Michel Houellebecq tire à boulets rouges sur la suppression des quotas laitiers, les dérives de la Pac et du libre-échange.

Coup de projecteur inattendu en ce début d’année sur le monde agricole : dans son septième roman Sérotonine, Michel Houellebecq donne à voir la situation des éleveurs laitiers. Et pas sur une seule page : la crise agricole est en effet le fil rouge de son livre paru le 4 janvier 2019. A noter que l’auteur est lui-même ingénieur agronome de formation.

Même si le lecteur doit aussi supporter, tout au long du récit, les délires sexuels et névrotiques de son personnage principal, un conseiller agricole en dépression qui, selon son médecin, est en train de mourir de chagrin, le roman se lit d’une traite. Car il aborde sans idéalisation ou caricature, mais sous une lumière crue, voire cruelle, la réalité de la vie des éleveurs d’aujourd’hui, comme rarement la littérature française l’a fait.

Une négociation c’est toujours la même chose, que l’on négocie des abricots, des calissons d’Aix, des téléphones portables ou des fusées d’Ariane.

Le narrateur, Florent-Claude Labrouste, âgé de 46 ans, est contractuel au ministère de l’Agriculture. Sous Captorix, un antidépresseur à base de sérotonine, appelée aussi l’hormone du bonheur, cet ingénieur agronome revient sur sa vie professionnelle.

Rédacteur de notes et des rapports à destination des conseillers négociateurs au sein le plus souvent des administrations européennes, son rôle consiste à définir, soutenir et représenter les positions de l’agriculture française. Mais l’homme avoue rapidement une impressionnante succession d’échecs. La faute, selon lui, à ces fameux conseillers négociateurs, « espèce rare et vaine dont les insuccès répétés n’entamaient nullement la morgue », il ne s’agissait en général pas d’ingénieurs agronomes mais d’anciens élèves d’écoles de commerce pour qui « une négociation c’est toujours la même chose, que l’on négocie des abricots, des calissons d’Aix, des téléphones portables ou des fusées d’Ariane, la négociation est un univers autonome ».

« La liberté de commerce à tout prix »

Dans la lignée de ses récentes déclarations en faveur de la politique protectionniste de Donald Trump, rapportée par le magazine Harper’s, Michel Houellebecq revient sur les conséquences dramatiques, selon son personnage, de la liberté du commerce.

« Dès que les accords de libre-échange actuellement en négociation avec les pays du Mercosur seraient signés il était évident que les producteurs d’abricots du Roussillon n’auraient plus aucune chance, la protection offerte par l’AOP “abricot rouge du Roussillon” n’était qu’une farce dérisoire. » La mise en place de mesures de protection était cependant jugée « absolument impossibles », selon le personnage confronté pendant des années à « des gens qui étaient prêts à mourir pour la liberté de commerce » : « Je me rendais compte que j’avais été confronté, en effet, à des bien étranges superstitions de caste. Mes interlocuteurs ne se battaient pas pour leurs intérêts, ni même pour les intérêts qu’ils étaient supposés défendre, ç’aurait été une erreur de le croire : ils se battaient pour des idées. »

Plus j’essaie de faire les choses correctement, moins j’arrive à m’en sortir.

Le conseiller agricole condamne par ailleurs la suppression des quotas laitiers dont il observe directement les conséquences aux côtés de son ami, Aymeric d’Arcourt qui, à la tête d’un troupeau de trois cents vaches laitières, ne parvient pas à atteindre l’équilibre. Spécialisé dans le bio, ce dernier souligne qu’il a pourtant peu investi : pas de robot de traite, des vaches normandes… « Je respecte le cahier des charges bio, en plus j’essaie de limiter l’utilisation de maïs, une vache en principe ça mange de l’herbe. Enfin, j’essaie de faire les choses correctement, ça n’a rien d’un élevage industriel ici, tu as pu voir les vaches ont de la place, et elles sortent un peu tous les jours, même en hiver. Mais plus j’essaie de faire les choses correctement, moins j’arrive à m’en sortir. » Comme avec sa femme qui finit par le quitter.

« Les dérives » de l’agro-industrie

La suppression des quotas laitiers a plongé des milliers d’éleveurs français « dans la misère », et les a réduits « à la faillite », selon le narrateur. La puissante agro-industrie dont « je connais parfaitement les dérives » pèse aussi dans leur sort, tout comme « la situation insupportable que la grande distribution fait peser sur les producteurs ».

L’ingénieur agronome s’en prend aussi à Monsanto pour qui il a travaillé quelques années plus tôt : « mes supérieurs au sein de la firme étaient tout simplement des menteurs pathologiques », « la vérité est qu’on ne savait rien, ou à peu près rien, sur les conséquences à long terme des manipulations génétiques végétales ». Pourtant, là n’est pas le problème principal, toujours selon le conseiller agricole : « Les semenciers, les producteurs d’engrais et de pesticides jouaient par leur existence même sur le plan agricole, un rôle destructeur et létal. » […] « Cette agriculture intensive, développe-t-il, basée sur des exploitations gigantesques et sur la maximisation du rendement à l’hectare, cette agro-industrie entièrement basée sur l’exportation, sur la séparation de l’agriculture et de l’élevage, était à mes yeux l’exact contraire de ce qu’il fallait faire si l’on voulait aboutir à un développement acceptable. »

Le personnage de Michel Houellebecq défend un autre modèle qui privilégie la qualité, une consommation et une production locales, ainsi que la protection des sols et des nappes phréatiques « en revenant à des assolements complexes et à l’utilisation de fertilisants animaux ».

Un consommateur « bien plus impulsif qu’un bœuf »

Pointé aussi du doigt, le consommateur est considéré comme un être impulsif, « bien plus impulsif que le bœuf » et l’administration est jugée incapable ou dépassée : alors qu’il travaille à la Direction régionale de l’agriculture et de la forêt (Draf) de la Basse-Normandie, en charge de la promotion à l’exportation des fromages normands, « on se promettait régulièrement d’agir sans tarder, commente-t-il, et puis tout cela retombait doucement, au fil des semaines identiques et pas entièrement désagréables, l’idée qu’on ne peut de toute façon pas grand-chose à quoi que ce soit finissait tranquillement par s’imposer ».

Las, dépressif, le narrateur quitte son travail et part vivre aux côtés de son ami, l’éleveur laitier. Mais d’emblée, il est confronté au suicide d’un agriculteur voisin, « le troisième depuis le début de l’année ». La faute au prix du lait, argumente le désormais ex-conseiller agricole.

C’est un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement.

« Le nombre d’agriculteurs a énormément baissé depuis cinquante ans en France, mais il n’a pas encore suffisamment baissé. Il faut encore le diviser par deux ou trois pour arriver aux standards européens, aux standards du Danemark ou de la Hollande. […] Là, il y a un peu plus de soixante mille éleveurs laitiers ; dans quinze ans, à mon avis, il en restera vingt mille. Bref, ce qui se passe en ce moment avec l’agriculture en France, c’est un énorme plan social, le plus gros plan social à l’œuvre à l’heure actuelle, mais c’est un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM ».

Sérotonine se conclut sur un tragique blocage d’une autoroute par les producteurs du Calvados et de la Manche. Le nihilisme de l’auteur agace souvent. Mais son roman est aussi un puissant coup de projecteur sur la situation des éleveurs, distribué dès sa sortie à hauteur de 320 000 exemplaires.

Rosanne Aries

Houellebecq Michel, Sérotonine, Flammarion, 2019, 347 pages, 22 euros.

« Je n’étais qu’un agronome, un technicien »

« Je me souvins que moi aussi, pendant presque quinze ans, j’avais toujours eu raison dans mes notes de synthèse, qui défendaient le point de vue des agriculteurs locaux ; j’avais toujours aligné des chiffres réalistes, proposant des mesures de protection raisonnable, des circuits courts économiquement viables, mais je n’étais qu’un agronome, un technicien, et au bout du compte on m’avait toujours donné tort. Les choses avaient toujours au dernier moment basculé vers le triomphe du libre-échangisme, vers la course à la productivité. Alors j’ouvris une nouvelle bouteille de vin, la nuit était maintenant installée sur le paysage, Nacht Ohne Ende (Ndlr, une Nuit sans fin). Qui étais-je pour avoir cru que je pouvais changer quelque chose au mouvement du monde ? »

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