Avec la crise sanitaire et les confinements, constatez-vous une arrivée massive de nouveaux habitants dans les campagnes ?

Oui, surtout en regard de la population des espaces ruraux… Mais ce n’est pas nouveau, le phénomène est simplement amplifié par la crise. Certains choisissent de vivre en zone rurale par manque de moyens quand d’autres, retraités mais aussi jeunes et diplômés, avec famille souvent, décident de s’y installer pour profiter d’un cadre de vie préservé ou pour développer un projet.

La majorité opte pour les zones rurales à proximité des villes, au bâti moins dense et aux ressources distinctes de celles des villes, mais les arrivées de jeunes actifs se font aussi dans les espaces de faible densité.

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Toutes les régions de France se repeuplent-elles de la même façon ?

Les zones rurales qui attirent le plus sont celles du Sud et de l’Ouest. Mais globalement toutes les régions en profitent. Et s’il est encore un peu tôt pour le dire, les petites villes du Nord qui perdent encore des habitants devraient, elles aussi, petit à petit se repeupler. Les gros centres urbains vont se déconcentrer d’une manière ou d’une autre.

Mais doit-on parler de campagnes qui se peuplent ou de villes qui s’étalent ?

Certains viennent vivre dans des espaces ruraux isolés, mais la majorité s’installe dans les zones dites périurbaines. Ce qui ne signifie pas pour autant que les villes s’étalent. Ces espaces, s’ils sont en périphérie des villes, sont néanmoins réellement ruraux. On devrait davantage parler de « campagnes périphériques ».

En France, la campagne peine à être clairement identifiée. Pour l’Insee par exemple, l’espace rural est très marginal et rassemble moins de 20 % des communes. Alors que si l’on considère les statistiques et les critères européens, la France est considérée très rurale, avec près de 80 % des communes jugées comme telles.

Les perceptions et les représentations importent. De nombreuses personnes estiment être parties vivre à la campagne, alors même qu’elles se sont installées dans de petites villes. C’est la raison pour laquelle il est toujours difficile de savoir de quoi on parle quand on aborde le thème du retour à la campagne.

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Que recherchent ces néoruraux ?

Ils viennent globalement chercher un espace préservé, un choix et une qualité de vie, l’absence de bruit, une alimentation locale, des relations de proximité, etc. Les parents viennent y faire grandir leurs enfants dans un environnement sain. La plupart s’installent près des villes, pour conserver à portée de gare ou de route, leur emploi.

Quand ils choisissent d’habiter des espaces plus isolés, ils font en sorte de créer leur activité qui peut être agricole, mais qui est souvent plurielle : activités de service, santé, tourisme, artisanat, culture, formation, sans parler du travail à distance… En général, ils combinent des activités, ils deviennent pluriactifs pour utiliser finement les ressources du territoire et vivre là où ils ont choisi de vivre.

Mais alors un retour à la terre n’est pas réellement un retour « les mains dans la terre » ?

Ce ne sont pas en effet des retours effectifs à la terre, même si nombreux considèrent que faire pousser leurs légumes dans un jardin ou consommer auprès de producteurs locaux témoignent déjà d’un retour à la terre. Les néopaysans sont loin d’être une majorité parmi les néoruraux. Ceux-là choisissent de développer une agriculture diversifiée de faible dimension, très liée au territoire.

Nombreux se lancent dans une activité de maraîchage bio, mais aussi d’élevage ou de production de niche, sur quelques hectares, voire moins, dans des espaces agricoles laissés vacants. Ils ont souvent cherché dans toute la France la bonne opportunité d’installation où le lieu coup de cœur.

Parviennent-ils à vivre de leur activité agricole ?

Le maraîchage présente l’avantage de ne pas nécessiter une grande surface. De même pour les autres activités agricoles, pensées pour de petites surfaces. Trouver du foncier est un vrai casse-tête pour les agriculteurs en général, il est encore plus prononcé pour les néoruraux. En maraîchage, ils peuvent avoir accès à la terre, même s’ils ne sont pas issus du milieu agricole.

Ils optent en général pour la vente directe et cherchent à valoriser au maximum leurs produits, grâce à la transformation, à la vente de repas lors de foires ou événements festifs, à l’appui sur des réseaux de commercialisation impliquant les consommateurs, etc.

Pour pallier les problèmes de rentabilité, ils initient d’autres activités en parallèle, agritourisme par exemple, mais aussi prestation dans divers domaines, accueil, etc. Le modèle n’est pas nouveau, les agriculteurs le connaissent bien, mais ces formes le sont.

Viennent-ils concurrencer une activité agricole déjà existante ?

Ils ne viennent pas concurrencer une activité agricole déjà en place. Ces territoires enregistrent en général un manque de maraîchers et de producteurs alimentant les circuits courts plutôt qu’un excès.

Ces nouveaux arrivants bénéficient souvent d’un réseau de connaissances très dynamique, qu’ils mobilisent au service de leur activité nouvelle. Ce qui est un grand atout pour les espaces ruraux.

Ces arrivées vont-elles permettre aux campagnes de gagner du poids politique par rapport aux villes ?

Oui, à condition que les collectivités développent leurs services et fassent en sorte de ne pas creuser la différenciation sociale qui existe entre les territoires ruraux et urbains en matière de santé, d’école, de culture, etc. Le gouvernement a annoncé de nouvelles aides à destination des zones rurales, cet argent doit servir à ce rééquilibrage.

Pour que des familles s’installent, il faut des crèches, des écoles, des lycées, un hôpital, etc. Sans cela, qui va continuer à venir s’installer dans les campagnes ? Les populations les plus marginalisées parce qu’elles n’auront pas le choix et les retraités parce qu’ils n’ont pas besoin d’écoles. J’espère que les élus locaux vont comprendre cela, et doter en priorité leurs territoires de services adaptés aux personnes qui ont le désir de s’installer.

Mais une fois la crise sanitaire terminée, les néoruraux vont-ils réellement rester à la campagne ?

Il est impossible aujourd’hui de le savoir. Cela dépendra beaucoup de la reprise économique postpandémie. Il existe beaucoup d’interrogations à ce sujet, voire des craintes notamment en matière de spéculation immobilière.

Nous risquons très certainement par ailleurs d’avoir un phénomène de double résidence dont on ne connaît pas les effets. Ils seront positifs s’il s’agit de couples avec enfants, apportant une dynamique sur le territoire, une vie sociale. Si ce n’est pas le cas, l’effet de dortoir ou de lieu de villégiature des campagnes peut s’accentuer.

Quand pourra-t-on constater les premiers effets de ces nouvelles installations ?

De nombreuses études sont en cours actuellement, des chercheurs travaillent dessus. Nous aurons probablement les premiers résultats au début de 2022… Mais nous ne savons même pas à ce jour si nous sommes sortis de la crise sanitaire ou non…

Propos recueillis par Rosanne Aries

(1) Hélène Tallon est consultante et chercheure associée à l’UMR Innovation de Montpellier (Inrae, Cirad, Supagro).