« Cher acheteur, à partir du 1er avril, et en raison de l’augmentation des coûts de production, je suis au regret de vous informer que l’ensemble des producteurs de blé de notre pays augmenteront leur prix de vente de 25 %. Signé, l’Agriculture Britannique. »

Si l’agacement des producteurs outre Manche est réel, cette lettre, écrite par Joe Stanley le 18 mars dernier, est fictive. Joe cultive 280 hectares dans la région des Midlands, près de Birmingham. De cette surface, environ 80 hectares sont en herbe, pour son troupeau de 150 English longhorns, et le reste est semé de blé, de colza, ou d’orge.

« Ce que je voulais dénoncer, explique l’exploitant, c’est que les agriculteurs sont en amont d’une chaîne agroalimentaire qui les contraint toujours plus, en répercutant sur eux toutes les hausses de coûts de production de l’aval. »

« Les fertilisants ont augmenté de 30 % »

« Mon plus grand coût, c’est les fertilisants », explique Joe. Or, chez ses fournisseurs, les engrais azotés ont augmenté de 30 % au cours des douze derniers mois, passant de 200 à 260 € la tonne. Une hausse expliquée par une augmentation… des coûts de production. « On peut toujours gagner en efficacité sur une ferme, plaide Joe, mais avec de telles hausses, ce n’est plus possible. »

Pour Joe, ce renchérissement est lié à celui des matières premières. « On sait que le prix des fertilisants suit de six mois environ les prix du blé. Les plus cyniques d’entre nous pensent donc que les fournisseurs analysent les profits des agriculteurs, et essayent d’en capter le maximum. »

Et au contraire des cours des matières premières, les prix des fournitures, quant à eux, baissent rarement. Par ailleurs, estime Joe, avec des rendements en baisse, et des ventes anticipées, peu d’exploitants britanniques ont réellement bénéficié de la conjoncture de 2018-2019.

Fermages et machines se renchérissent eux aussi

Spécificité britannique, le prix de la terre augmente, « dès que le blé dépasse un certain seuil », explique Joe. Il loue pour sa part près de 200 hectares. « Si les prix montent, le propriétaire exige des révisions de mes fermages. Et ce prix non plus n’est jamais renégocié à la baisse. »

Le coût du matériel serait également en hausse chez Joe, et notamment depuis le référendum du Brexit, en juin 2016. « Mes fournisseurs m’ont annoncé des hausses de prix de près de 25 % en deux ans et demi. Cela représente par exemple près de 60 000 euros en plus pour une moissonneuse-batteuse. ».

À l’échelle du pays, le ministère britannique de l’Agriculture, le Defra, souligne lui aussi ces hausses de coûts de production, avec des chiffres toutefois plus relatifs. Les engrais auraient augmenté de 10 % en un an, quand l’équipement se serait renchéri d’environ 5 % depuis le référendum.

Négociations impossibles côté des ventes

Il y a 4 ans, avec un blé aux alentours de 115 € la tonne, Joe a reçu un appel d’un négociant désespéré. « Ils avaient tellement besoin de blé, qu’ils étaient prêts à payer 119 pounds (138 €) la tonne. On a dit d’accord, mais 120 pounds (139 €). » Le négociant rappelle 30 minutes plus tard, et lui propose… 117 pounds (135 euros). « C’est tellement frustrant d’être à la fin de la chaîne, on a aucune marge de négociation », soupire Joe.

Pour espérer baisser ses coûts de production, sur les produits phytosanitaires par exemple, Joe s’est inscrit dans des groupes d’achat, l’équivalent local de nos coopératives. Une nouvelle déception. « Une fois les frais d’adhésion remboursés, on paye les produits à peine quelques pourcents en moins. » De faibles gains qui disparaissent avec la volatilité des prix.

Avec des droits de douane importants déjà annoncés sur les futures exportations britanniques de céréales vers l’Union européenne, l’impasse des négociations sur le Brexit devrait compliquer encore un peu plus la tâche des agriculteurs. « Mais la plupart des producteurs du pays, regrette Joe, ne le réalisent pas encore. »

Ivan Logvenoff