Les agrumes, comme la musique classique, font partie de l’univers de Thomas Ducloy, cinquante ans. Ce violoncelliste, né de parents compositeur et professeure de piano, est un interprète de classe internationale. En trio, en quatuor et en soliste, il joue en Europe, aux États-Unis et en Asie. Il monte des récitals, expérimente le théâtre, et appartient à l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo depuis une vingtaine d’années. Il se produit lors des concerts symphoniques, ou accompagne l’opéra et le ballet de la principauté.

À Menton, le jardin de son enfance se colore chaque hiver du jaune des citrons, de l’orange des clémentines, kumquats et oranges. Ce passionné de botanique se documente et expérimente assidûment. Être musicien lui a appris à apprendre. Les fruitiers, qui régalent sa famille, lui ont permis de se faire la main. « Sur les conseils d’un professionnel, René Ricci, j’ai compris comment aimer, soigner, tailler et greffer nos arbres », confie-t-il.

Patienter avant de récolter

Depuis le XVe siècle, les agrumes sont cultivés sur cette partie montagneuse de la Côte d’Azur où chaque mètre carré libre est un trésor. Le citron de Menton a son IGP, et une association la promeut. Déterminé à constituer un verger, Thomas cherche un terrain disponible, « rarissime dans le désert agricole local ». Des terrasses abandonnées, enfouies sous la végétation, surplombent la mer dans le quartier de Garavan. Elles profitent d’un microclimat parfait pour les cultures. Le violoncelliste rencontre le propriétaire, l’invite à un concert, et le convainc de signer un bail fermier.

« Éloquent, il parlemente avec la société des autoroutes Escota. »

Après deux années de tractations avec la Safer et le notaire, il lui faut encore être tenace. La parcelle délaissée est enclavée depuis la construction d’une portion de l’autoroute A8 qui rejoint l’Italie. Qu’à cela ne tienne, l’éloquent Thomas Ducloy parlemente avec Escota (Vinci autoroutes). Non seulement il va planter des citronniers mais aussi, avec des Mentonnais bénévoles, recréer des potagers. En 2017, on lui donne le feu vert.

En bordure d’autoroute, une barrière dont il détient la clé marque l’entrée de son terrain à pic. « Le débroussaillage a duré toute une semaine, avec quatre personnes et des engins adaptés », se souvient-il. Les murs de pierres sont réapparus. Pour restaurer les sols dégradés, des élagueurs apportent du bois raméal fragmenté. Ici, il faudra attendre plusieurs années avant de planter. Mais plus bas, la terre est de qualité. L’arboriculteur a repiqué une centaine de pieds, qui produiront dans dix ans. « J’ai choisi le SRA 625, le citronnier typique de Menton, certifié par l’Inra, aux fruits extra, peu acides et très juteux », explique-t-il.

Le violoncelliste, qui joue chaque jour depuis l’âge de cinq ans, sait que le travail finit par payer. Ses agrumes sont pour lui, pour ses enfants et les générations futures. « La patience est un arbre dont la racine est amère, et dont les fruits sont très doux », dit un proverbe persan.

Alexie Valois