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L’élevage fait son entrée sur le marché du carbone

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Dans les prochains jours, l’élevage bovin deviendra le second secteur labellisé « bas carbone » par le ministère de la Transition écologique, après la foresterie. Les éleveurs engagés dans la démarche pourront ainsi valoriser la baisse de leurs émissions de gaz à effet de serre sous forme de crédits carbone.

Un petit pas pour l’environnement… Et pour soutenir sa trésorerie. « Valoriser les réductions d’émissions carbone au sens monétaire du terme va permettre d’encourager et d’amplifier les bonnes pratiques dans les élevages », souligne Thierry Geslain, directeur du développement durable au sein de l’interprofession laitière, le Cniel.

Évaluer son empreinte

Depuis 2015, les démarches « Beef Carbon », au niveau européen, et « Ferme laitière bas carbone » rassemblent 12 000 exploitations bovines autour d’un objectif commun : travailler sur l’empreinte carbone de sa ferme. Cette appréciation se fait via l’outil CAP’2ER (calcul automatisé des performances environnementales en élevage de ruminants). Décliné en deux niveaux, sensibilisation et action, il comptabilise la consommation énergétique du site, les émissions de gaz à effet de serre (GES), le potentiel d’eutrophisation de l’eau et d’acidification de l’air mais aussi le stockage du carbone, la contribution au maintien de la biodiversité et la performance nourricière de l’exploitation.

Identifier et améliorer son empreinte carbone c’est bien. Mais faire certifier sa réduction, c’est mieux. « La méthode “Carbon Agri”, dont la labellisation par le ministère de la Transition écologique est imminente, permet de quantifier la réduction d’émission carbone réalisée sur une période de cinq ans reconductible, explique Jean-Baptiste Dollé, chef du service évaluation environnementale de l’Institut de l’élevage (Idele). Ces efforts, représentés en tonnage de carbone évité, seront ensuite valorisés sous forme de crédits proposés à la vente auprès d’entreprises souhaitant compenser leurs propres émissions. » Une démarche similaire existe en Australie, sous le nom de « Carbon farming initiative ». Le diagnostic CAP’2ER, à la base du processus, s’ouvrirait aux petits ruminants courant 2020, puis aux porcs et aux volailles à plus long terme.

Un marché de gré à gré

Dès cet automne, les différents porteurs de projet (laiteries, organismes de conseil…) pourront notifier leur programme auprès du ministère de la Transition écologique. Les éleveurs ainsi enrôlés, de manière volontaire, se verront proposer un plan carbone agrémenté de divers leviers d’action. Au bout de cinq années de suivi et d’un CAP’2ER final, un rapport de suivi assorti d’un audit de certification clôturera la démarche.

« S’ils ne font pas partie d’un collectif impliqué, les éleveurs peuvent s’adresser à l’association France Carbone Agri. Nous regarderons s’il existe des initiatives locales desquelles ils pourraient se rapprocher », précise Jean-Baptiste Dollé. Pour l’heure, six cents techniciens sont formés au CAP’2ER.

Quelle rémunération attendre ? Au sein de la filière, on table sur 10 à 15 euros par tonne de carbone économisée. Pour une ferme qui parvient à réduire son empreinte carbone de 14 %, cela représente un gain potentiel d’environ 5 000 €  sur cinq ans, rétribués en milieu et fin de période. Notons que le « label bas carbone » n’apportera pas de plus-value sur la vente des produits.

Christian de Perthuis, fondateur de la chaire « Économie du climat » à l’université Paris-Dauphine, reste toutefois prudent. « Le tarif des crédits carbone se décide entre les vendeurs et les acheteurs. Il n’existe pas de cours unique. L’éventail des compensations est donc très large en fonction de la qualité des projets conduits (biodiversité, dimension sociétale). » D’après le dernier rapport de la banque mondiale, en 2019, les prix vont de moins de 1 € à 115 €/t de dioxyde de carbone. « Sur le marché des crédits carbone, contrairement à celui des quotas d’émission pour les industries lourdes, le mécénat des entreprises est volontaire, précise l’économiste. Il est donc plus difficile d’y faire monter les prix. »

Gain sur le long terme

Le bénéfice net pour l’éleveur dépendra également du niveau de prise en charge des diagnostics et de l’audit de certification par les porteurs de projets, la région, les interprofessions et les financeurs. « L’objectif est que la rémunération carbone couvre a minima les frais engagés par l’éleveur, rassure Jean-Baptiste Dollé. Le recours à l’association France Carbon Agri permettra notamment de mutualiser les frais tout en optimisant le management des projets (interface avec les financeurs, facturation, dépôt des dossiers…). »

Au-delà des crédits carbone, s’engager dans une démarche « bas carbone » permet de travailler sur la cohérence et l’efficience de son système. « Il existe une corrélation positive entre une bonne empreinte carbone et la réduction des charges d’exploitation », explique Catherine Brocas, de l’Idele. Pour la spécialiste, l’intérêt est également d’anticiper la réglementation et de montrer que l’agriculture est force de proposition sur les problématiques environnementales.

Alexandra Courty

« La réduction de l’empreinte carbone des élevages, c’est gagnant-gagnant »

Est-il possible de réduire son empreinte carbone en production allaitante ? C’est ce qu’ont souhaité vérifier soixante-quatre éleveurs de Dordogne volontaires, sur trois ans.

Parmi eux, Christophe Gay, éleveur de blondes d’Aquitaine à Tocane-Saint-Apre. Il explique sa démarche : « Le premier objectif était de situer mon exploitation par rapport à cette empreinte carbone. J’exploite 136 ha de SAU avec une surface en herbe importante, sur un parcellaire morcelé. Les ruisseaux, bois et bosquets ont été préservés et j’ai fait construire un bâtiment photovoltaïque pour évaluer son incidence. Je souhaitais m’inscrire dans cette démarche de manière volontaire en prenant le temps, avant qu’à l’avenir on m’impose une série de mesures sous la contrainte. »

Le diagnostic est en cours de finalisation mais il sait que sa ferme émet plus de CO2 qu’elle n’en stocke. Des pistes d’amélioration se font jour : réduction de l’intervalle vêlage-vêlage, meilleure utilisation des fumiers, privilégier l’alimentation de la ferme.

« Ces mesures ne sont pas insurmontables. Le niveau de performance environnementale est lié à l’efficience technico-économique. À terme, tout le monde a à y gagner : le consommateur pour la transparence et la qualité des produits, et l’éleveur pour la productivité. Un des enjeux futurs sera aussi de valoriser ce carbone évité via des signes officiels de qualité, la restauration collective ou encore le crédit carbone. »

Une façon également pour Christophe Gay d’avoir des outils pour répondre aux détracteurs du monde agricole et de regarder vers l’avenir avec l’installation prochaine de son fils Mathieu.

Claude Hélène Yvard

Christophe Gay, éleveur en Dordogne, est impliqué dans la démarche « Beef Carbon ». © Claude Hélène Yvard
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« La notion de compensation carbone prend de plus en plus d’importance, d’autant que la France vise la neutralité en carbone d’ici à 2050. »

Christian de Perthuis, économiste et fondateur de la chaire « Économie du climat ».

La réflexion est lancée pour les grandes cultures

Pour l’instant, Carbon Agri concerne uniquement les exploitations de polyculture-élevage. Les différents leviers pour diminuer l’empreinte carbone ciblent la rotation, l’implantation de prairies temporaires (cultures pures ou en mélanges) et de couverts végétaux, l’optimisation de l’apport des engrais... Mais d’autres méthodes sont en projet afin d’ouvrir la rémunération à d’autres profils d’agriculteurs. Un groupe de travail, mené par l’Inra et l’Ademe, va ainsi étudier la possibilité de certifier des exploitations spécialisées en grandes cultures, sur le volet stockage du carbone du sol et fertilisation azotée. Un autre groupe concerne l’arboriculture, l’agroforesterie et les haies : il travaille sur la base du projet Carbocage déjà entamé en Pays de la Loire.

Isabelle Escoffier

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Cet article est paru dans La France Agricole

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