Votre agresseur vient d’écoper de six mois de prison avec sursis, après vous avoir porté une dizaine de coups au visage. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

La situation n’est pas simple. J’ai toujours des appréhensions, d’autant plus que l’agression s’est déroulée sur mon lieu de travail, un lieu où je peux être amené à le revoir. On n’a jamais envie de recroiser son agresseur. Et même si on ne le recroise pas, on repense de toute façon sans arrêt à tout ce qui s’est passé.

Je ne dis pas que c’est un traumatisme à vie, parce que j’espère m’en défaire, mais c’est un traumatisme que je risque de garder un certain moment. J’ai d’ailleurs fait plusieurs séances pour un suivi psychologique. Mon agresseur dit que son geste est inexcusable. Après quand on met au moins dix coups… C’est plus qu’un pétage de plomb.

Aujourd’hui, à chaque fois que je monte dans mon tracteur, surtout avec un pulvérisateur, je ne suis pas serein. Et je crois que je parle au nom de toute la profession. J’ai plusieurs collègues qui sont dans la même situation, ils ne se sont pas forcément fait agresser, mais à chaque fois qu’ils ont sorti le pulvé, ils se sont fait montrer du doigt.

Comment est survenue l’agression ?

L’agresseur est riverain d’une des parcelles que j’exploite. Sa parcelle est en zone agricole. J’avais déjà eu une altercation avec cette personne en novembre pour les mêmes sujets. Il ne veut pas que l’on mette des pesticides à proximité de chez lui. Je lui avais alors répondu que jusqu’à preuve du contraire, je pouvais épandre au ras de sa propriété, du moment que je respectais les conditions d’application du produit. Nous en étions presque venus aux mains, puis ça s’est arrêté. J’étais en bas du tracteur cette première fois.

En mars, je suis resté assis dans la cabine. Il m’a demandé de stopper mon tracteur. Je l’ai fait. Si je ne m’arrêtais pas de toute façon, on risquait l’accident, j’avais aussi peur que ça se retourne contre moi. Et je ne voulais pas mettre de l’huile sur le feu. Donc je me suis arrêté.

Il se tenait en bas ou sur le marchepied, je ne sais plus. On a commencé à discuter. Il m’a demandé ce que je mettais comme produit sur ma parcelle. Il m’a dit qu’il espérait que ce ne soit pas du glyphosate. Je lui ai répondu qu’on n’en mettait pas sur une culture, j’étais sur une parcelle d’orge. Je lui ai indiqué qu’il s’agissait d’un herbicide sélectif, sans préciser la molécule active que j’utilisais. Ça ne lui a pas plu.

C’est à ce moment-là qu’il vous a frappé ?

Il a d’abord voulu m’impressionner, en me disant qu’il savait comment je m’appelais, où j’habitais, mais je lui avais déjà dit tout ça la première fois, je n’ai pas à me cacher, d’autant que je suis conseiller municipal. Il a voulu plus de précisions encore, à savoir le numéro de mon habitation. Je lui ai alors dit : « Je pense que vous en savez suffisamment, et si vous voulez me trouver, vous allez me trouver. » Et là, il m’a frappé. Il est monté et m’a sauté dessus.

« Il était 4h30 du matin, je ne voulais pas le croiser. »

Êtes-vous retourné sur votre parcelle depuis ?

Oui, j’ai fini le cycle de production. Après l’agression, j’y suis retourné, une première fois, pour mettre de l’engrais. Il était 4h30 du matin, je ne voulais pas le croiser. C’était quasiment quinze jours ou trois semaines après l’agression. J’y suis retourné ensuite pour y faire un fongicide.

J’ai prévenu la gendarmerie cette fois-ci, ainsi que mon avocat pour leur faire part de mon intention. Je me suis juste signalé. Et j’ai aussi dit à un membre de ma famille de m’accompagner. Mais au dernier moment, je lui ai demandé de rester chez lui pour y aller seul. J’avais besoin de dépasser cela. Ce jour-là, j’ai fait mon application et je ne l’ai pas vu.

Vous faites-vous régulièrement interpeller sur les produits phytosanitaires ?

Le sujet revient régulièrement, très régulièrement. J’étais récemment sur une plateforme d’essai avec des fournisseurs en produits phyto. Ils faisaient des essais sur la réduction des fongicides sur les orges et les blés, avec des protocoles favorisant les oligo-éléments. Mais c’est fait à dose homéopathique, cela signifie qu’on est obligé de sortir le pulvé plus souvent.

Sur un cycle normal, par exemple, en désherbage et fongicide, on sort quatre fois le pulvé. Ce nouveau protocole nous contraint à le sortir 5, 6, voire 7 fois. Pourtant, c’est pour apporter des produits qui sont sains, mais les gens ne veulent pas le savoir. Ils ne veulent pas savoir si c’est de l’eau, des oligo-éléments, de l’engrais liquide ou un produit phyto.

À partir du moment où ils voient un pulvé, c’est du pesticide. J’ai un collègue qui m’a dit avoir lu un article sur un agriculteur bio qui s’était aussi fait agresser dans le sud de la France. Un bio ! Alors on fait comment ? Qu’est-ce qu’on doit faire ?

En tant que conseiller municipal, ces sujets se discutent-il à la mairie autour d’une table ?

Nous en sommes actuellement en pleine révision de notre PLU (NDLR : plan local d’urbanisme). Nous nous sommes interrogés sur un éventuel zonage, ce pour quoi le maire de Langouët a été débouté. Toutefois un arrêté interdisant l’épandage de pesticides à moins de 150 mètres des habitations, ce n’est pas possible… Parce que c’est ridicule 150 mètres. Et dès lors qu’il y a discussion, cela doit se faire en concertation avec le monde agricole. Cela doit être quelque chose de concerté, et pas imposé.

Avez-vous reçu du soutien de la part du monde agricole ?

Beaucoup de collègues du département et de la région se sont manifestés, et m’ont soutenu. Des politiques aussi, de tout bord. J’ai reçu beaucoup d’appels. Et ça, ça fait beaucoup de bien.

Propos recueillis par Rosanne Aries