Le 31 octobre, le téléphone du couple sonne, mais quand Bruno décroche, dès la première seconde, le ton est virulent. Un homme, qui ne dira pas son nom, exige que l’agriculteur arrête les traitements sur ses parcelles, faute de quoi, menace-t-il, il viendra avec son fusil pour tirer sur la cabine du tracteur.

Passage de couteaux avant semis sur l’exploitation des Bioret. © DR

La menace est aussi effrayante que naïve : ce jour-là, l’agriculteur ne se rend dans les champs que pour semer le blé d’hiver. Le pulvérisateur, lui, est rangé depuis plusieurs jours dans la grange. « Certains confondent tout », se désole l’exploitant, installé avec sa femme Magaly sur 380 hectares en maraîchage et grandes cultures à Nort-sur-Erdre, dans la Loire-Atlantique.

Une menace sur la vie privée

« Pour moi, lance Magaly, c’est une atteinte à ma vie privée et à mon mari. » Dès le lendemain, le couple se rend à la gendarmerie pour déposer une main courante. En l’absence d’agression physique, impossible cependant, malgré la menace de mort, de déposer une plainte. Heureusement pour les Bioret, leurs deux employés et leur apprenti prennent les choses avec du recul.

Sans information sur l’auteur de ce coup de fil, les exploitants se sont lancés sur sa piste. Malheureusement, ce dernier a appelé la ligne téléphonique de la société des Bioret, et la loi Informatique et Liberté empêche le couple de retrouver le numéro de l’appel entrant. « On a fait les démarches auprès de l’opérateur, explique Bruno, mais ça ne donne rien. On s’est aussi tourné vers le syndicat. » L’incertitude, dans cette zone rurale, est encore plus difficile, puisque le risque de croiser le corbeau est grand.

« Je me dis que je croise peut-être cet homme au supermarché »Magaly Bioret

C’est Magaly, plus aguerrie à la communication que son mari, qui décide de publier cette aventure sur les réseaux sociaux. L’effet du message dépasse ses attentes : près de 500 personnes le partagent sur Twitter. Puis les langues, peu à peu, commencent à se délier. « On a appris des affaires, souligne Magaly, mais les gens ont peur. » Depuis, les gestes de solidarité se succèdent sur les plateformes. Sur le terrain, en revanche, la discrétion reste de mise. « Nos voisins ne sont sans doute pas au courant », estime Magaly.

Miser sur la communication

Avant cet événement, les exploitants souhaitaient développer la communication sur leur exploitation, en organisant des portes ouvertes, et en utilisant plus systématiquement les réseaux sociaux. Loin de les décourager, cet appel renouvelle leur détermination.

« Ce qui nous est arrivé, soutient Magaly, il faut que ça soit quelque chose de positif pour tout le monde. » Le couple souhaite ainsi faire les efforts pour expliquer son métier et montrer tous les outils développés. L’un des stagiaires, passionnés de vidéos agricoles a déjà réalisé quelques clips sur l’exploitation, drone à l’appui.

Mains tendues aux riverains

Les 380 hectares de l’exploitation sont semés de 250 hectares de légumes de conserve irrigués, le reste étant affecté aux grandes cultures. « On a des chartes de production très réglementées et très suivies », rappelle Bruno. L’engagement dans la filière conserve rend ainsi encore plus difficile de comprendre cet appel macabre.

« Des voisins ont exprimé des mécontentements, explique Bruno, mais ces gens-là avaient un esprit constructif. » Résultat de ces discussions, depuis deux ans, Bruno contacte par SMS les riverains de ses parcelles qui se sont manifestés, à chaque fois qu’il prévoit un traitement phytosanitaire. « Aujourd’hui, avec un téléphone, c’est facile à faire, je fais un envoi commun, et les gens peuvent prendre leurs dispositions, comme rentrer leur linge. Pour moi, ça fait partie d’un bon voisinage. »

Un exploitant volontaire

« Depuis dix ans, estime Bruno Bioret, j’ai diminué mes coûts de traitements de 30 % à 35 % environ. » L’exploitant fait ainsi entre un et deux passages de désherbant selon les cultures, et un à trois passages de fongicides annuels. Chaque intervention, cependant, est déclenchée par le suivi informatique des parcelles, grâce à des logiciels comme Atlas, pour le suivi des fongicides sur les céréales.

Champs de colza sur l’EARL de Landebroc, gérés avec des traitements optimisés informatiquement. © DR

Ces outils prennent en compte de la météo, les caractéristiques d’irrigation, ainsi que l’historique des parcelles. « C’est en considérant tous ces facteurs, rappelle l’exploitant, que l’on déclenche le traitement. C’est pas fait au pifomètre ! » Des technologies qui permettent d’optimiser le nombre de passages, ainsi que les doses. « Tout est rationalisé, tout est tracé et organisé pour faire les choses de manière cohérente. »

Chaque année, l’exploitant passe même deux semaines en formation, auprès de sociétés spécialisées. « Aujourd’hui on arrive à avoir des performances intéressantes, explique Bruno, sans recourir systématiquement aux produits phytosanitaires. » Le corbeau, s’il prend un jour la peine de discuter, pourrait être bien surpris par l’enthousiasme et l’expertise des Bioret.

Ivan Logvenoff