Le gouvernement vient de vous reconduire à la tête de l’Observatoire des prix et des marges. Votre feuille de route a-t-elle évolué ?

Philippe Chalmin : Il n’y a pas de modification de la logique de l’Observatoire. Nous continuerons dans l’axe qui a été le nôtre : essayer d’apporter au maximum la transparence de l’information sur la formation des prix et des marges tout au long des filières agroalimentaires. Ce que nous faisons de manière formelle avec la publication une fois par an du rapport au Parlement. Notre objectif est d’arriver à mettre tout le monde d’accord sur les chiffres publiés. Chaque rapport annuel est adopté à l’unanimité des membres, c’est-à-dire de toutes les familles professionnelles intéressées. Finalement, les États-généraux de l’alimentation, c’est la méthode de l’Observatoire mais sous les feux des projecteurs.

« L’Observatoire a un rôle de démineur »Philippe Chalmin

Le ministre Stéphane Travert souhaite toutefois davantage de réactivité. Comment y parvenir ?

PC : Il est vrai que nous avons une deuxième mission, qui est d’essayer de jouer un rôle de démineur lorsque l’on subodore qu’une crise peut intervenir. Il faut se souvenir que l’Observatoire est né en 2010, à l’époque de la crise de la viande bovine. Mais ces cinq dernières années, on ne peut pas dire que l’Observatoire ait été beaucoup saisi, ni par nos ministères de tutelle, ni par nos partenaires. Nous aurions pu assurer ce que le ministre souhaite : traiter un sujet avant que la crise n’apparaisse. Je pense par exemple aux conséquences de la fin des quotas laitiers. On aurait pu essayer d’analyser un peu plus la formation des prix du lait et de comprendre un peu mieux la question des marges de l’industrie laitière. Nous devrions être accablés de demandes d’expertise, ce qui n’est pas le cas.

C’est donc un problème de saisine ?

PC : Nous aurions aussi pu nous autosaisir, mais il faut être conscient que l’Observatoire est une toute petite structure de trois personnes équivalent temps plein. Nous n’avons pas d’énormes capacités… C’est donc aussi un problème de moyens.

« Tout exercice de ce type a ses limites »Philippe Chalmin

Se pose aussi la question de la transparence des comptes des industriels et distributeurs…

PC : Il y a bien sûr encore des progrès à faire sur ce terrain. Si nous avons réussi à calculer les marges nettes de la grande distribution et des industriels de la viande, tel n’est pas le cas pour l’industrie laitière sur laquelle nos données, basées sur les comptes de l’Insee, sont beaucoup trop anciennes. C’est pourquoi j’ai été obligé de saisir le tribunal de commerce au printemps 2017 pour obtenir les comptes de Lactalis, qui est le plus gros intervenant du secteur.

Du côté des distributeurs, il vous faut calculer des marges nettes artificielles, ne correspondant pas forcément aux réalités du terrain, pour pouvoir comparer les enseignes entre elles. N’est-ce pas aussi une limite de l’exercice ?

PC : Tout exercice de ce type a ses limites. De la même manière, le coût moyen de production en agriculture n’existe pas ! Oui, il y a dans notre approche des arrondis. Sur la question du foncier notamment, nous le savons bien : dans certaines enseignes, les magasins sont locataires du foncier, dans d’autres non. Les loyers sont optimisés, ou non. De même, nous ne savons pas tout du calcul des commissions des centrales d’achat. Si nous avons, dans certaines chaînes, des calculs de coûts moyens qui correspondent aux résultats globaux, dans d’autres cas, nous devons nous contenter d’échantillons car il n’y a pas de comptes consolidés, chez les indépendants notamment. Il ne faut pas prendre les chiffres comme des valeurs absolues. Ils nous donnent des ordres de grandeur et nous permettent de faire des comparaisons entre filières.

« L’Observatoire n’est pas l’Autorité de la concurrence »Philippe Chalmin

Faudrait-il donner plus de pouvoirs à l’Observatoire ? À son président ?

PC : La LME a élargi ses pouvoirs, mais il s’agit davantage d’une arme de dissuasion qu’autre chose. Nous ne sommes pas la commission de la concurrence et nous n’avons pas de raison de l’être. L’Observatoire doit être avant tout un lieu de travail en commun, de transparence et d’élaboration de la confiance, qui est probablement ce qui manque le plus dans les relations commerciales en France. Et en tant que président, je ne dois être qu’un animateur et je m’interdis toute prise de position personnelle au-delà de l’avant-propos du rapport au Parlement que je signe.

Propos recueillis par Alain Cardinaux